Toute la misère du monde

Misère

Jeudi, 17h30.

Le premier élève entre en classe. Il a une trentaine d’années et suit, péniblement, depuis janvier, mes cours de Français Langue Étrangère. Je dis péniblement parce que, malgré la bonne volonté, ça n’a pas l’air d’une partie de plaisir pour lui. Pour moi non plus d’ailleurs. Parlons franchement : 2h avec un groupe d’adultes qui semble ne pas avoir d’autre ambition que de se cacher sous la table et se faire oublier pendant l’entièreté de la durée du cours, c’est usant.

Jeudi, 17h45…

Il est toujours seul face à moi. On se regarde en chiens de faïence. Le tableau interactif remplit la pièce d’un vrombissement qui masque tant bien que mal notre silence gêné. Je sens que j’ai l’air con debout devant mon tableau blanc. Merde quoi. Le gars, il est seul, je ne vais quand même pas lui faire un cours au tableau comme si de rien n’était ! J’éteins l’engin. Je vais m’assoir à côté de lui et lui demande s’il veut qu’on travaille un sujet ou un point de grammaire en particulier. Se produit alors un truc assez inattendu. De sa sacoche, il sort un petit bouquin, une version abrégée en français facile des Misérables. Et merde. En contemplant la couverture ringarde de l’édition bon marché, je sonde l’étendue de ma débâcle. Merde quoi, j’ai traversé la planète pour aller à la rencontre d’une autre culture, j’ai tenté, tant bien que mal de stimuler des conversations qui puissent confronter nos visions du monde, nos expériences et le mec me ramène 150 ans en arrière, dans la France profonde avec un classique de la littérature. Avec un peu de chance, le seul noir, dans les misérables, c’est le ramoneur du chapitre 24. Je vois poindre devant nous 120 minutes d’incompréhension mutuelle. A la barrière de la langue, il a fallu que le mec rajoute la barrière d’une tradition littéraire à peu près aussi éloignée des réalités rwandaises que ne l’est un poulet yassa de la gastronomie norvégienne.

Ouais. En même temps vu le sourire du gars quand il m’a sorti son misérable opuscule, je me vois mal le remballer en lui disant que finalement on va revoir les différents emplois du conditionnel présent. Allons-y alors. Victor Hugo, je te maudis. En torchant ton pavé, tu me voyais raconter Waterloo et l’insurrection républicaine de 1832 au Rwanda ? J’ai l’air fin moi. Enfin, commençons.

Et là.

Là.

Cosette, gravure d'Émile Bayard
Cosette, gravure d’Émile Bayard

Là il se produit un truc que je n’avais pas prévu. Je vous jure, je ne l’avais pas vu venir. Certes le vocabulaire, même simplifié, il faut encore le débroussailler, ça reste du Hugo malgré tout, mais à mesure qu’on traverse les premiers chapitres, je vois qu’il y a un truc qui percute. Je n’ai besoin de rien expliquer : les personnages, mon élève, il les sent. Je ne sais pas vous traduire ça, je peux juste vous dire que c’est la première fois que dans ma brève carrière de prof de français, je n’ai pas besoin de décrypter quoi que ce soit : le paumé qui vole un pain pour nourrir sa famille, qui se retrouve au bagne, qui remet le couvert en volant l’argenterie d’un évêque puis qui monte son business, mon élève le comprend. La pauvre fille qui s’est vue coller un enfant dans le dos puis qui se démène, entre les regards méprisants de la société, le désir d’assurer son rôle de mère et la difficulté d’élever une gamine entre le turbin et le tapin, il la comprend. Les aubergistes véreux dont la malhonnêteté tient tout entière dans le désir légitime de gagner un peu d’argent, ces gens qui ne parviennent pas à aimer une enfant qui n’est pas la leur et qu’ils voient comme une bouche en plus à nourrir, il les comprend mieux que moi.

Parce qu’un misérable, un pauvre mec qui se démène pour gagner trois francs six sous, à Paris en 1832 ou à Kigali en 2016, y’a fort à parier que c’est pas bien différent. De ce que je sais de mon élève, je ne serais pas étonné que la misère, il y ait goûté et s’il y en a un de nous deux qui doit enseigner quelque chose à l’autre sur la question, il y a plus de chance que ce soit lui le prof que moi.

19h45

On a fermé le bouquin, il est parti. Peut-être avec l’orgueil d’avoir entamé la lecture d’un classique de la littérature française, lui qui baragouine à peine la langue. Sans doute avec le sentiment étrange que ce qui aurait dû le dépayser n’a éveillé en lui que familiarité. Moi, il m’a laissé seul comme un con avec ma certitude et ma révolte.

Ma certitude que oui, partout, à tout moment, quelle que soit la situation, la condition… il y a toujours une raison pour souffler la poussière d’un monument de la culture. Certitude que ça a un intérêt parce que ce que raconte ce grand-père un peu balourd qu’on appelle littérature, il a beau radoter, il répète des vérités qui ne devraient pas s’oublier. Certitude que ces vérités, si elles ne doivent pas être imposées à la terre entière, elles méritent tout de même d’être partagées parce qu’elles résonnent, et qu’elles résonnent même peut-être mieux au cœur de l’Afrique qu’au cœur de l’Europe.

Ma révolte en pensant qu’on continue à encenser le nom d’Hugo en Europe tout en affirmant, avec de moins en moins de honte dans la voix, qu’on ne peut pas accueillir « toute la misère du monde ». Ouais ça me révolte. Tu veux te replier sur ta culture ? Sur ton patrimoine ? Sur tes valeurs ? Hé bien voilà ce qu’elles te disent tes valeurs ! Voilà ce qu’il te dit ton patrimoine ! Voilà ce qu’elle te dit ta culture ! Qu’un misérable reste un misérable et que si tu avais une once de cohérence, avant de cracher sur les immigrés, tu commencerais par rayer de ton patrimoine

Billet de cinq cents francs à l'effigie de Victor Hugo
Billet de cinq cents francs à l’effigie de Victor Hugo

le nom de tous ceux qui se sont élevés contre la misère et l’injustice et crois-moi, ça fait un paquet de gars malins. Et si ta seule motivation à prétendre que tu ne peux pas accueillir « toute la misère du monde », c’est l’argent que tu crains de perdre dans l’affaire, alors fais-moi plaisir, relis cet unique bouquin. Relis-le en te disant bien que le Thénardier mesquin, radin et malhonnête, c’est toi. Si tu prétends que nous ne pouvons pas accueillir « toute la misère du monde » parce qu’ils sont « illégaux » parce qu’ « ils nous mentent » en prétendant fuir la persécution ces pauvres émigrés, relis-le ce bouquin. Relis-le en te disant que le Javert rigide, borné et procédurier, c’est toi. Mais relis-le surtout en te rappelant bien ce qu’avait si rapidement compris mon élève : dans le bouquin du vieil Hugo, les misérables, c’est au moins autant Fantine, Jean Valjean et Cosette que Javert et Thénardier.

 

The following two tabs change content below.

tanguywera

Étudiant en Belgique puis au Québec, stagiaire en RDC, enseignant au Rwanda, j'ai acquis la ferme conviction que le français, aujourd'hui plus que jamais, demeurait un instrument au service de chacun de ses locuteurs, quel que soit sa couleur (politique) ou son accent (démocratique).

Derniers articles partanguywera (voir tous)

2 réflexions sur “Toute la misère du monde

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *