Le démigrant. Billet d’un retour au pays natal

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Il y a presque un an, je prenais, à contresens, la route de la migration (et vous pouvez me relire ici). En sens inverse parce que lorsque vous parlez des migrants, l’image qui vous vient en tête est celle de ces hommes, ces femmes et ces enfants qui accostent ou tentent d’accoster sur les berges de l’UE plutôt que celle de ceux qui délaissent le vieux continent pour s’envoler vers des cieux moins gris.

Aujourd’hui, ça y est, j’emboîte le pas à ceux qui fuient la misère et la guerre en direction de la forteresse Europe. Enfin, je leur emboîte le pas : hormis la direction de notre voyage, le rapprochement s’arrête là. Dans quelques heures, je me présenterai au guichet d’embarquement d’un aéroport international. Riche d’un billet offert par mon employeur, je survolerai en quelques heures à peine, le parcours long, coûteux et semé d’embûches qui attend nombre de candidats à l’émigration. Je passerai un portique de sécurité et sortirai, libre d’aller où bon me semble, dans un pays qui m’accueille à bras ouverts pour l’unique et absurde raison que j’y suis né. Je ne passerai aucun test visant à prouver que je le connais bien ce pays, que je l’aime, que j’aspire à m’y intégrer, à en adopter les coutumes, non, j’y suis né et ça suffit.

À la différence, encore une fois, des candidats à l’asile politique ou économique, aucun Théo Francken rwandais n’a fouillé mes emails pour justifier mon renvoi vers mon pays d’origine, aucun Didier Reynders n’a décrété que mon pays de naissance était suffisamment sûr et que je devais le regagner illico. J’ai choisi d’y retourner et c’est tout.

Alors puisque je suis entièrement libre de mes mouvements, qu’est-ce qui peut bien pousser le migrant que je suis à rentrer au bercail ? Après avoir passé une année formidable dans un pays qui n’a cessé de me séduire, quels motifs pour une rupture ?

S’il n’y avait que la culture, je lui dirais, au Rwanda, qu’il m’a séduit et que je serais prêt à

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passer plus de temps avec lui. Bien sûr, ils m’ont manqué, les concerts, les spectacles, les séances de ciné, les débats, les opéras, les carnavals et les festivals. Elles m’ont manquées les bières spéciales, mais à coup de pagne, d’imigongos, d’agasekes, d’intores, d’inyambos, d’umuganda, de virungas, d’ubugalis, de sombe, d’akabenzi et de cabarets, ce petit pays grand comme la Flandre a su me montrer qu’en matière de culture, il avait de quoi faire les yeux doux au visiteur assoiffé de découvertes le temps d’un bal bien plus long qu’une dizaine de mois.

S’il n’y avait que le climat, j’y resterais deux siècles, au Rwanda. S’il n’y avait que les rencontres, j’y resterais certes plus longtemps que 10 malheureux mois, car le Rwanda est pudique : il ne se dévoile que  trop lentement, à l’allure laborieuse d’une langue qu’on peine à apprendre et d’un esprit sauvage qu’on n’apprivoise jamais tout à fait.

lac Muhazi

S’il n’y avait que le patrimoine qui me rappelait en Belgique, le Rwanda n’aurait pas eu de mal à me convaincre de rester. En me faisant entrapercevoir son parc national de l’Akagera, sa forêt de Nyungwe, son parc des volcans, ses cinq-cents lacs et ses mille collines, ses plantations de thé, de café, de sorgho, il aurait eu de quoi me retenir aussi longtemps qu’Ulysse sur l’île de Circé.

Alors quoi ?

Car c’est fait, dans quelques heures, je rentre. Je rentre, heureux comme un Ulysse qui, dédaignant les charmes de sa magicienne, voudrait écrire, lui aussi, son cahier d’un retour au pays natal.

Et puis est retourné, plein d’usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Je rentre, car il y a des pages qu’on n’écrit peut-être nulle part aussi bien que dans le jardin qui nous a vu grandir.

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin

Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,

Je rentre, car il me reste à écrire les pages d’un amour qui, sans dédaigner les méandres du Nil blanc, ne coule peut-être nulle part aussi bien que dans le lit des ruisseaux de nos enfances, la Sienne, et celles qui seront les nôtres. Ces pages-là, toutes celles qui nous restent à écrire, seront colorée à l’encre d’une complicité sans égale, née d’un détour africain.

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,

Que des palais Romains le front audacieux,

Je rentre, car il me reste à écrire les pages d’amitiés qui ont mûri telles de  vieux chênes durant un quart de siècle. Sur elles, la chaleur d’une année d’expatriation aura apporté la moiteur inattendue d’un hiver trop doux. De ces saisons qu’on souhaite tout en aspirant pourtant à goûter à nouveau aux rudes saisons que l’on connait depuis toujours, car l’on sait, intérieurement, que ce sont ces saisons communes, dans leur cours habituel, qui tirent de notre bois les meilleures pages.

Je rentre, car il me reste à écrire les pages d’un engagement qui, comme un amour qui tient à sa source et une amitié à ses racines, ne peut sans doute tirer sa force que de pieds bien ancrés sur un sol familier. Ces dix mois au Rwanda m’auront appris que, pour moi, le meilleur endroit pour commencer à changer le monde, c’est probablement cette maison que nous allons construire, cette commune que nous aurons en commun avec tant de gens qui nous ressemblent. Nous labourerons ce pays dont nous redeviendrons les paysans et ce continent sera alors trop petit pour contenir notre soif de changement, notre volonté d’écrire un monde nouveau.

Je rentre, mais chaque page que j’écrirai dès demain sera la poursuite d’une odyssée africaine qui ne s’achèvera pas, loin de là, lors du retour au pays natal.

 

 

2 réflexions sur “Le démigrant. Billet d’un retour au pays natal

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