Le migrant, c’est moi

Cher lecteur intelligent, cher lecteur alphabétisé, cher Bart de Wever, tu me connais… ou pas. Tu fais peut-être partie de ceux qui voient d’un œil bienveillant la réouverture de places dans les centres d’accueil Fedasil… ou bien de ceux qui vocifèrent et déversent, sur les réseaux sociaux, dans les médias leur indignation à voir considérés les migrants comme des citoyens à part entière !

Si tu fais partie de la deuxième catégorie, cher lecteur, sache que c’est à moi et que tu t’en prends et que je n’aime vraiment pas ça. Oui, lecteur, peut-être te l’ai-je déjà dit, mais j’ai choisi (tiens, choisir, un verbe important, note-le aDépart Kigaliu passage, ça pourra t’aider) de quitter ton beau pays où habite la pluie pour m’envoler vers des cieux bien moins gris. En gros, si tu n’as pas compris, je suis un migrant… belge ! Ben ouais, ça existe. Surprenant hein, comme concept, ça a du mal à rentrer dans tes petites cases mentales, un migrant belge.

C’est pas compliqué pourtant, je suis sûr que tu as déjà entendu parler de plein de gens qui sont comme moi, mais… j’y pense… tu ne les appelais peut-être pas des migrants. A la radio c’était « les Belges du bout du monde », ceux qui te font baver quand ils te racontent que la Martinique, c’est vraiment les vacances toute l’année. Là où je suis actuellement, on parle plutôt d’ « expats ». Ouais et ça fait cool « expat », ça donne l’impression d’appartenir à un club un peu select, celui des gens qui sont invités chez l’ambassadeur à l’occasion de la fête du roi (c’est cool, parait-il, y’a des zakouskis et du punch à volonté). Enfin, quoi qu’il en soit, hormis le rendez-vous protocolaire annuel, je t’avoue que j’ai du mal à voir la différence entre « expat » et « migrant » pourtant, je t’assure, en tant que prof de français, chicaner sur des mots, j’aime encore bien ça.
Je suis un migrant. J’ai donc choisi de quitter mon pays, je me suis fait radier de ma commune et j’ai pris l’avion pour une destination lointaine, un aller simple, pas encore acheté le billet retour. D’ailleurs, à part mes proches et mes amis, personne ne me presse de savoir « quand je vais rentrer chez moi ». Parce qu’en fait, pour au moins une année scolaire, chez moi, c’est ici, au Rwanda. Dingue hein ? Je suis là depuis une semaine et je me sens déjà chez moi ! Vraiment, ces migrants, ils n’ont aucune gêne.

Il faut dire que le Rwanda n’a pas spécialement fait en sorte de me décourager de m’implanter sur son territoire : je n’ai eu aucun problème à obtenir un visa et mon diplôme est reconnu. J’ai à peine commencé à apprendre la langue que j’ai déjà trouvé un mi-temps qui me vaut un salaire plus que correct. Un salaire qui devrait susciter légitimement la jalousie d’une bonne frange de la population se tuant à la tâche pour bien moins. Mais voilà, je suis là, installé depuis une semaine et je n’ai encore ressenti aucune marque d’animosité de la part des locaux. Pire, quand je baragouine quelques mots dans leur langue, ils me gratifient d’un sourire énorme et s’efforcent de parler lentement pour que je comprenne. Dingue hein ?
Pendant ce temps, toi, toi qui gagnes ta vie tout aussi correctement que moi, toi qui reçois un salaire dont peu de migrants oseraient rêver, tu pends la gueule. Pendant ce temps-là, toi, quand tu croises un ouvrier communal qui parle avec un fort accent étranger, tu maugrées en te disant qu’ils pourraient au moins faire l’effort d’apprendre le français, et que c’est quand même scandaleux que, même dans le service public, ces gens-là volent la place des Belges de souche.

Alors, puisque je suis de mauvaise humeur et qu’en outre, les six ans d’études supérieures que tu m’as financées m’offrent la chance d’être habilité à enseigner le français, je vais te rappeler la différence fondamentale entre deux mots : migrant et réfugié.

Je t’ai déjà dit qu’un migrant, c’était quelqu’un comme moi, qui choisit de quitter son pays pour aller voir si elle est plus verte ailleurs (manque de bol, en ce qui me concerne, c’est la saison sèche donc l’herbe, elle n’a pas fière allure). Ce que tu appelles « migrant » (ou bien « eux », ou « la vague d’immigration », « toute la misère du monde »), ceux qui se noient dans la Méditerranée ou meurent dans des conditions dignes des wagons à bestiaux vers les camps nazis, dans bien des cas, ce sont des réfugiés. Mets-toi bien ce mot-là en tête ok ? Un réfugié, c’est quelqu’un qui est contraint de fuir son pays pour cause de guerre, de persécution. Tu te dis qu’on n’est plus en sécurité nulle part, entre les attentats de Paris, Bruxelles et du Thalys ? Essaye l’Irak et la Syrie. Je t’assure, à côté, ton quotidien et ce qui te fait trembler aux infos locales, c’est un dessin animé pixar.

Allez, s’il te plait, avoue qu’un gars qui se tire de sa maison en ruine après s’être vu menacé parce qu’il ne respecte pas le Coran assez bien aux yeux d’un intégriste barbu ou parce qu’il a le malheur de ne pas avoir de portrait de la famille El Assad au complet dans son salon, il vit quand même un truc différent de moi qui ai organisé une grosse fête d’adieu avec 40 de mes potes en partant. Tu sens la nuance ? Migrant – Réfugié.

Mais tu sais quoi ? Je crois que je n’ai même pas envie de t’apprendre les subtilités de la langue française. Je vais réserver ça pour les enfants d’immigrés que j’ai eu la chance de rencontrer en Belgique, je vais réserver ça pour les Rwandais et les (autres) immigrés que je vais rencontrer ici. Eux, ils ont envie de mûrir, de devenir plus intelligents.

A toi, je me contenterai de rappeler une vérité toute simple, une donnée biologique, de l’objectif, du « terre à terre » puisque ça n’a pas l’air d’être ton truc de « faire dans le sentiment ».

Aussi pénible qu’il me coûte de l’admettre, je dois bien avouer que je partage avec toi un truc comme… 100% de génome humain. Ça, c’est la mauvaise nouvelle… pour moi. La mauvaise pour toi, c’est que ce patrimoine génétique, tu le partages aussi, que tu le veuilles ou non, avec quelques milliards de chimpanzés bipèdes qui vivent sur cette planète (et qui meurent, à l’occasion, dans la Méditerranée). Alors je ne sais pas où tu as été chercher que le fait d’être le fruit d’un malheureux spermatozoïde de monsieur Henri de Wever, répandu du côté d’Anvers un jour de coït orgasmique te donnait plus de droits humains que si tu étais né de l’ovule fécondé de Fatima El Barazek dans la banlieue de Homs. Je te le répète, je ne vais pas jouer au professeur de morale, mais dis-moi juste, quand tu te permets de décréter que tu n’accueilleras pas des gens qui fuient la misère et la guerre, tu te prends pour qui, en fait ?

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