À mesure que la guerre s’éloigne…

Les Rwandais de ma génération ont connu la guerre sur leur territoire il y a 22 ans. À l’âge où j’apprenais à lire, ils apprenaient à distinguer le sifflement d’une balle, d’un obus ou d’une machette. Durant bien des années encore, la guerre a continué dans les pays voisins, ne s’éloignant jamais trop, ne se faisant jamais complètement oublier. Aujourd’hui, je viens d’émigrer sur un sous-continent qui n’a plus connu la guerre depuis presque 62 ans. Là où je vis aujourd’hui, quand je croise une jeep militaire, il y a 90% de chance pour que ce soit un allumé dont le QI ne dépasse pas 40-45 et qui se prend pour un GI en parcourant les sentiers des Ardennes avec 22 000 jours de retard.

Je vidais la maison dont je venais de devenir propriétaire quand j’ai dégagé du fatras de breloques, entre un poêle à charbon, une machine à coudre mécanique et des Jésus assez nombreux pour repeupler la moitié de la Palestine, quelques cylindres de cuivre de la taille d’un avant-bras. C’est mon père qui, le premier, m’a lancé : ça, ce sont des obus ! Ça peut avoir une certaine valeur, ne les jette pas !

Dans un premier temps, je me suis dit qu’il avait eu raison de me prévenir : sans ça, les cylindres auraient terminé chez un ferrailleur ravi d’emporter, pour le prix du cuivre, des antiquités à bon prix. Dans un deuxième temps, je me suis dit que si j’arrivais à les revendre, ce serait sûrement à un des allumés qui s’amusent à rejouer la bataille des Ardennes entre deux bières et un brassard nazi. Ça ne m’emballait qu’à moitié. Dans un troisième temps, je me suis dit que j’étais quand même un bel innocent. Un bel innocent chanceux. Chanceux parce qu’incapable de reconnaître un obus quand il en voit un. En 2016, un gamin de sept ans en Ukraine, en Irak, en Libye ou au Yémen sait distinguer les yeux fermés les 12 types d’obus manufacturés par les Suédois,  les Américains, les Russes, les Français et les Belges pendant que moi, innocent, je confonds ces tubes creux avec des éléments de plomberie. C’est con, mais pour le coup, je me suis dit qu’au fond, elle ne l’avait pas, volé, l’Union Européenne, son Nobel de la paix.

Après ça, je me suis dit que c’était quand même d’un goût douteux d’orner sa cuisine de machines à tuer et à détruire les maisons des gens. Cela dit, c’est vrai que bien astiqué, ça brille comme de l’or. Puis à mesure que la guerre s’éloigne… on oublie sans doute. Et dans le fond, pour la petite vieille qui avait gardé ces reliques, ces objets avaient été des objets du quotidien quand, gamine, pendant des mois d’hiver 44, elle apprenait à lire tout en apprenant à reconnaître l’odeur des obus, des grenades et du sang. Finalement, sa vie n’avait sans doute pas été si différente de celle des gamins d’Alep et de Kigali. Par chance pour elle, son quotidien s’est par la suite apaisé. La guerre s’était lentement éloignée, dans le temps comme dans l’espace. De tout cela il n’était resté que des carcasses d’obus brillants que les paysans du coin avaient pris garde de rendre inoffensifs. Comme on ne jetait rien à l’époque, bah ça faisait un rangement à couverts sur la cheminée de la cuisine.

En continuant de vider le capharnaüm dont nous venions de faire l’acquisition, nous avons mis la main sur de grosses caisses en bois. Elles avaient l’air d’avoir vécu et elles allaient avoir guerre caisse explosifsbesoin d’un sérieux coup de brosse et de verni, mais elles étaient solides : ça pourrait donner du charme et un côté rustique à notre future maison. Gardons !  On y mettra les jouets des enfants, ce sera pratique et c’est toujours ça qu’on évitera de dépenser chez Ikéa. D’ici quelques années, quand ils apprendront à lire, naïfs, mes gamins déchiffreront les lettres peintes sur leurs caisses à jouet : « 1600 cartridges », « Carbine M1 », « 155 M. M. Gun », « Mortars 81 mm »… je devrai sans doute leur expliquer alors, avec des mots pour enfant ce que cela veut dire parce que, très probablement, ils n’auront jamais senti ni entendu ni même vu la couleur d’un obus, d’un fusil d’assaut ou d’une grenade. Ils trouveront peut-être ça d’un gout douteux d’avoir pris, comme caisse à Lego, une ancienne caisse à munition, mais qu’importe, mes enfants seront de beaux innocents, ils auront appris à lire sans apprendre la guerre.

Quand je lis que la Suède arrête de vendre des armes à l’Arabie Saoudite, je me dis qu’il y a une infime chance que quelque part, en Syrie, en Irak ou au Yémen, un enfant apprenne, lui aussi, à lire sans se familiariser avec le bruit des balles et des obus. En même temps, sachant que la Belgique, la France et tant d’autres continuent à déverser leurs munitions dans la région, je me dis qu’il y a plus de chances pour que des obus ravagent leur cuisine plutôt qu’ils n’ornent, briqués, la cheminée de quelques syriens économes.

Je viens d’émigrer sur un sous-continent qui n’a plus connu la guerre depuis 62 ans, un sous-continent sur lequel on s’obstine encore à ne pas comprendre qu’un père rwandais, syrien, yéménite ou irakien préfère s’éloigner de la guerre et faire d’une vieille caisse de munition, un coffre à jouets pour ses enfants plutôt que de leur apprendre à lire dans le fracas des obus et l’odeur des grenades. Mais jouer au GI dans les Ardennes, ça, par contre, on sait faire.guerre caisse de fusils

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