1452

“1452!”

Avec ma tignasse en bataille et la naïveté du prof débutant, j’étais persuadé que la seule évocation de cette date tirerait mes élèves de leur torpeur matinale dans cette classe en gradin d’un athénée liégeois délabré.

Jésus serpent à plumes

« 12 octobre 1452 ! » répétai-je magistralement. « Date de la découverte de l’Europe par… »
« Tezozómoc » répondit, la voix embuée de sommeil, un adolescent métis du deuxième rang. « … pour le compte du roi Moctezuma 1er, Tezozómoc, accoste à Guernesay, il pense avoir rejoint la Californie par l’Est… » continua-t-il encouragé par mon mutisme approbateur. La satisfaction dut se lire excessivement sur mon visage, car le bon élève rougit, se tassa sur sa chaise et enfonça les mains dans les poches. Il adopta un air nonchalant, de peur de passer pour un fayot auprès de ses condisciples. Dans les yeux de ces derniers, pourtant, au fil de la réponse s’était allumé une lueur ténue et certains s’étaient même fendu d’un peu crédible « ah oui, mais je le savais »…

CCO : Credit : Rujhan Basir
CCO : Credit : Rujhan Basir

Le vieux fond monothéiste et le syncrétisme qu’on a élaboré au fil des générations fait qu’on peut bien parler d’une culture occidentale qui va de Dublin à Téhéran et de Rabat à Göteborg.

Convaincu que je ne tirerais rien de plus des élèves, je me résolus à dispenser ma réflexion avec toute la verve de l’acteur résigné qui commence son one-man-show devant une salle déserte. « C’est un lieu commun de dire que notre identité d’Occidentaux est façonnée par cette date et pourtant, il faut le répéter, le répéter inlassablement. Comprendre notre histoire pour comprendre qui nous sommes aujourd’hui. Même si de moins en moins de personnes sont croyantes parmi vous, le fait que nous avons assimilé des personnalités telles que Noé, Jésus ou Mohamed à des émissaires des Quetzalcoatl a défini la manière de vivre la foi des croyants de notre partie du monde pendant plus de cinq siècles. Bien sûr, vous pouvez trouver ces croyances absurdes et primitives, mais le vieux fond monothéiste et le syncrétisme qu’on a élaboré au fil des générations fait qu’on peut bien parler d’une culture occidentale qui va de Dublin à Téhéran et de Rabat à Göteborg. »

Civilisation de loosers

Je les avais perdus. La religion ne devait pas être le point d’entrée adéquat. Nouvelle tentative. « Le colonisateur aztèque nous a apporté sa langue, et d’ailleurs, vous êtes bien contents de parler nahuatl pour pouvoir voyager, pour faire du business ou simplement vous y retrouver dans un métro à Rome ou Istanbul. Imaginez un monde où vous ne parleriez que français ou anglais, vous n’iriez pas bien loin ! » Ma dernière remarque provoqua un timide éclat de rire. « 1452, c’est le début de la mondialisation, et par-delà la religion et la langue, il faut bien admettre que c’est une confrontation avant tout économique et politique… » je marquai une brève interruption « … dont on est sortis gagnants !

Objectivement, en 1452, nous n’avons ni les ressources, ni les moyens technologiques, ni les structures politiques assez solides pour construire un modèle de société durable. La civilisation est sur le point d’imploser.

Vu de l’extérieur, personne n’aurait parié sur nous au XVIe siècle. L’Europe et le bassin méditerranéen sont exsangues à force de multiplier les schismes religieux puis de se faire la guerre autour de ce motif. Les chrétiens se battent avec les musulmans, les juifs sont persécutés… C’est une pagaille sans nom. On n’a pas à en être fier. Objectivement, en 1452, nous n’avons ni les ressources, ni les moyens technologiques, ni les structures politiques assez solides pour construire un modèle de société durable. La civilisation est sur le point d’imploser. C’est l’atout majeur du colonisateur. À Tenochtitlan, Moctezuma 1er a mis en place un modèle de société solide. Avec la laine, le blé et les esclaves européens, l’économie de tout le continent aztèque va rentrer dans un âge d’or qui permettra un développement technologique sans précédent. »

CCO : Crédit : Paula Mondragon
CCO : Crédit : Paula Mondragon

Madre de Dios!

Alors que j’égrenais mon sermon, deux filles hispaniques, au dernier rang, questionnaient leur smartphone, fruits de la dernière, et de la seule révolution technologique pertinente à leurs yeux. « On ne va pas se mentir, les colonisateurs ne sont pas venus pour “partager leur culture pacifiquement”, il faudrait être un homme politique complètement niais pour prétendre un truc pareil. La relation entre le colonisateur et nous était complètement inégalitaire et c’était normal : on était ridicules et barbares alors qu’eux étaient civilisés. Pourtant sans que les colons aient réellement pu le maîtriser, un métissage s’est produit entre le nahuatl et nos langues indo-européennes. Notre identité d’Occidentaux n’a pas été complètement gommée par la colonisation. Aujourd’hui encore, dans nos contrées et dès notre plus jeune âge, on continue à appeler notre génitrice « mātar » en Iran, « mother » au Nouveau-Xoconochco, « madre » au Nouveau-Yukatan et « mère » en français, c’est la trace qu’il existe quelque chose en-dessous de la langue du colonisateur, une culture occidentale commune… »
« Enfin, monsieur, ça nous sert à quoi de savoir qu’on a des points communs avec d’autres provinciaux comme les Roumains ou les Libanais ? Si on veut être quelqu’un dans la vie, il faudra aller à Mexico, alors autant apprendre directement la culture nahuatl plutôt que perdre son temps avec des dialectes et des traditions débiles ! »

Fuir la vieille Europe!

Mon visage s’empourpra, j’avais beau les avoir entendus cent fois, ces arguments me fatiguaient « mais enfin, émigrer, émigrer, émigrer, vous n’avez que ce mot-là à la bouche ! Et pour aller où ? Pour s’amasser dans les banlieues-dortoirs de Mexico, d’Oaxaca ou de Tizipan ? Il ne vous est jamais venu à l’esprit qu’il pouvait y avoir des choses qui vaillent la peine à Paris, Londres ou Berlin ? » Aucun élève ne se donna la peine de dissimuler son sourire narquois à l’évocation de ces villes qui ne faisaient, au regard des mégapoles mexicaines, pas rêver grand monde.

Une question de perspective…

Imperturbable, je poursuivis : « Oui, pendant des siècles, la première mondialisation s’est construit autour de ces centres dont l’Europe, le
Maghreb, le Moyen-Orient n’étaient que des périphéries, des pourvoyeurs de matières premières et de main d’œuvre à bas coût. Résultat ? Le Mexique s’est enrichi tout en nous vendant un rêve, un rêve qui s’abreuvait de la sueur des blancs. Pour leur dire quoi, au final, à ces blancs ? Que le sous-continent aztèque ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde ; qu’on était des profiteurs ; que nos cultures, aussi appauvries qu’elles puissent être, menaçaient la leur ; qu’on était des arriérés. » Quelques étudiants, surpris par mon emportement soudain, rangèrent leur téléphone et reportèrent leur attention à mon discours.

Le péril blanc

« Alors il faudra qu’ils m’expliquent en quoi le mont Saint-Michel, les églises byzantines et le Colisée menacent la sécurité intérieure des citoyens aztèques. Pour ce qui est de notre prétendue arriération, 500 ans de pillage et d’occupation coloniale y sont peut-être pour quelque chose. Nous, des profiteurs ? Non, mais vous imaginez ? Les mecs ils ont nourri leurs dieux avec nos vies, ils ont construit leurs temples avec nos pierres et c’est nous qui serions censés être des profiteurs ? Qui sait ce que l’Europe aurait construit durant 500 ans si on lui en avait laissé la possibilité ? Qui sait à quoi ressemblerait un monde où les idées de nos penseurs, un monde où nos valeurs, nos modèles politiques auraient eu la main. C’est de l’utopie, je le sais bien, mais donnez-vous la peine d’imaginer ce qui se serait passé si, au XVe siècle, nous avions mis les pieds sur leur continent et non l’inverse ! Inversez la perspective et vous verrez ce que c’est qu’être l’Autre ! Imaginez que vous êtes le dominateur, le donneur de leçon, celui qui a raison même quand il a tort ! Allez, prenez un stylo, une feuille de papier et écrivez : « Nous sommes le 12 octobre 1492… »

Pour aller plus loin…

Ce billet ne serait rien sans… (en vrac)

L’excellente interview de Serge Gruzinski dans le XXI, numéro 36 d’automne 2016. Le mec est un penseur de l’histoire globale qui enseigne aux États-Unis, au Brésil, en Chine et en France, une pointure !

Le cours d’histoire de la civilisation européenne d’Alexis Wilkin, un des plus puissants outils de déconstruction de certitude que j’aie pu rencontrer puisqu’il est parvenu à me convaincre qu’il n’existait ni histoire, ni civilisation, ni Europe. Derrida n’aurait pas fait mieux.

Le jeu Civilization II, III, IV, V, VI… auquel j’ai joué des nuits entières, un moyen comme un autre de refaire le monde, aussi chronophage et contreproductif qu’une soirée entre gauchistes, mais moins social.

Le cours d’histoire de la littérature hispano-américaine de Kristine Vanden Berghe que j’ai suivi d’une oreille attentive alors même que je lisais les aventures africaines de Ryszard Kapuscinski tout en écoutant les rythmes jamaïco-berbère d’un groupe de ska franchouillard.

Le roman de Mélanie Sadler : Comment les grands de ce monde se promènent en bateau que je n’ai jamais lu et qui élabore l’idée que Souleymane le Magnifique ait pu être, en réalité été un prince aztèque fuyant les persécutions de Cortès. Et pourquoi pas ?

Wikipedia qui m’a appris que le prédécesseur de Moctezuma 1er s’appelait Itzcoatl et son successeur Axayacatl. Ça peut paraitre sans importance, mais imaginez un peu le temps qu’il aurait fallu, avant Wikipedia, pour trouver aussi rapidement une info sans intérêt !

Des voyages à la pelle : je n’ai jamais mis un pied en Amérique centrale (invitez-moi, invitez-moi, invitez-moi !), mais plus je rencontre de Québécois, d’Haïtiens, de Rwandais, de Turcs et de Malgaches, plus je doute du fait que mon nombril ait jamais été le centre de gravité de la planète entière. À force, si on est quelques-uns à s’accrocher à l’idée, on pourrait même finir par être plus crédibles que Trump, Farage, Le Pen, Francken… ces imbéciles heureux qui sont nés quelque part.

Une réflexion sur “1452

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