Sauvez un enfant pauvre, lisez ceci

Noël, charité et politique au royaume de Belgique (et ailleurs)

Ça y est, c’est Noël et avec le temps des fêtes, on a vu se multiplier un peu partout les opérations com’ des œuvres caritatives visant à récolter un maximum de fonds pour les plus démunis. Aujourd’hui, en 2016, charité bien ordonnée, commence par… un bon coup de pub !

Sur la forme

Sur la forme, avouons que ça pose question : une cause est-elle plus juste, plus noble parce qu’elle est parrainée par le dernier chanteur branché ou parce que des animateurs radios s’enferment dans un cube de verre pendant 6 jours et 6 nuits ? Non. Mais la question est mal posée. Si les pitreries de quelques nantis peuvent soulever un élan de solidarité à l’égard des plus démunis, le jeu en vaut la chandelle. Définitivement. Inconditionnellement. Si, lassé des images de misère et de précarité qu’on lui assène à longueur de journaux, le spectateur demande à être diverti, à être surpris, à être impressionné pour délier les cordons de sa bourse, soit. Ne crachons pas dans la soupe… populaire.

Sur le fond

Sur le fond, on peut se réjouir que, malgré la disparition de la pratique religieuse chez bon nombre de croyants occidentaux, Noël provoque encore, année après année, un élan de charité (plus si) chrétienne. De quoi donner raison à tous celles et ceux qui clament que, malgré les églises vides, les bonnes valeurs issues de la tradition catholique ne se perdent pas ! Pas faux. Sauf que ça fait déjà un moment qu’avec la fin du règne sans partage de l’Église Catholique sur les indigents… autrement dit, avec la fin du moyen-âge s’est développé, très lentement mais surement, une alternative à « la petite pièce au mendiant à la sortie de la messe ». Son nom ? la sécurité sociale.

Solidarité

Décennie après décennie, l’État a repris à sa charge l’organisation d’une solidarité institutionnalisée. Institu… quoi ? L’idée c’est que grâce à des mécanismes de redistribution équitables, ce ne serait plus le pauvre le plus visible, le plus touchant, le plus « comme il faut » qui raflerait les piécettes à la sortie de l’Église. Finie l’assistance sélective et perpétuelle. Finie l’hypocrisie coupable qui consiste à maintenir à flot une société inégalitaire en se donnant bonne conscience. L’État apporte une aide à tous ceux qui en ont besoin selon des critères objectifs. Et pas pour gagner une hypothétique place au paradis, pour faire advenir une société meilleure ici et maintenant.

Ne soyons pas naïfs…

L’assistance de l’État, ce n’est quand même pas la panacée. Avouons-le : après quasi un siècle de conquêtes des partis sociaux-démocrates, force est de constater que la misère n’a pas exactement disparu en Europe de l’Ouest, pas plus qu’ailleurs dans le monde, d’ailleurs. Il y a donc des gens qui continuent à vivre mal or déposer un bulletin – fut-il de gauche – dans l’urne électorale ne suffit donc pas à faire reculer la précarité.

Alors on fait quoi ?

Et si on juge que l’État n’en fait pas assez pour les sans-abris ? les handicapés ? les immigrés ? les vieux ? les enfants ? les femmes ? On fait quoi ? On donne sa petite pièce à Viva For Life et aux Restos du Cœur ? Oui mais alors on en revient au problème du début : une indignation sélective et tributaire de l’efficacité du montage marketing…

Une excellente prof d’économie sociale à l’Université de Liège, Sybille Mertens, avait coutume de nous expliquer que l’argent que le citoyen lambda verse aux associations, c’est aussi un signal qu’il envoie à son gouvernement pour lui dire « hé ho, les gars, ça va pas, là ! Vous ne consacrez clairement pas assez à cette minorité qui est dans le besoin, c’en est à un tel point que je dois donner de ma poche et ce n’est pas normal, je paye des impôts pour que vous vous occupiez de tout le monde ! »

Faut pas non plus se foutre de nous…

Que le citoyen lambda apporte sa part à des opérations de solidarité, pourquoi pas. C’est –aussi- un signal qu’il envoie aux responsables politiques : « je suis prêt à payer plus d’impôts puisque, par moi-même, je donne spontanément de l’argent à une association ». Là où ça me pose vraiment un problème, c’est quand des hommes et des femmes politiques, tout désignés, donc, pour être les relais de la solidarité « institutionnalisée » se mettent à soutenir de pareilles campagnes.

Pourquoi font-ils cela?

Parce que les conseillers en communication de « Viva for Life » sont plus performants que ceux de leurs Centres Publics d’Action Sociale locaux. Parce que consacrer quelques heures, face caméra, à Noël, à une ASBL, ça rapporte plus de voix que de s’investir au quotidien pour les plus démunis. Parce que si on apparait comme quelqu’un de généreux, de désintéressé, ça fera oublier qu’on vole aux citoyens 500€/minute à ne rien décider dans des réunions d’intercommunales (hein Anne Delvaux, hein Claude Emont).

Et du coup ?

Alors OUI, si nous voulons agir visiblement, immédiatement et si nous sommes un citoyen qui se sent incapable de faire quoi que ce soit d’autre, soutenons ces récoltes de fonds, soyons charitables. Mais souvenons-nous que nous ne sommes pas, justement, des incapables. Souvenons-nous que nous devrions avoir mis en place, depuis belle lurette, des institutions qui rendent obsolètes ces mécanismes de solidarité. Une allocation de chômage, bien sûr, ce n’est pas aussi photogénique qu’un cadeau sous le sapin déposé par une animatrice radio sexy mais c’est autrement plus efficace pour lutter contre la pauvreté.

Alors joyeux Noël bien sûr, mais surtout bonne année solidaire.

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tanguywera

Étudiant en Belgique puis au Québec, stagiaire en RDC, enseignant au Rwanda, j'ai acquis la ferme conviction que le français, aujourd'hui plus que jamais, demeurait un instrument au service de chacun de ses locuteurs, quel que soit sa couleur (politique) ou son accent (démocratique).

3 réflexions sur “Sauvez un enfant pauvre, lisez ceci

  1. Merci Tanguy pour ce billet de Noël.
    Passer de la charité à la solidarité me semble en effet un immense progrès… régulièrement ébranlé. Ainsi en France, les personnes qui payent l’impôt sur la fortune (ISF) peuvent choisir d’en reverser une partie à des organisations caritatives. Autrement dit, les plus riches ont le droit de choisir à quels « bons pauvres » va une partie de leur impôt…

    1. C’est gerbant. 2017 nous offre donc… un système à démonter, un modèle de société à rebâtir sur des bases plus justes. Il y a du boulot, on va avoir des bâtons dans les roues mais on est motivés et de Soweto à Rahier (mon bled), on lâche rien!

      Bonne année!

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