Ici, j’ai écrit un titre accrocheur qui va vous donner envie de lire la suite

Ceci est une accroche

Je fais partie de ces gens payés par tes impôts pour lire des bouquins. Je te rassure tout de suite, on n’est pas nombreux. Mais pour tout t’avouer, ce n’est même pas le pire : je peux également prétendre être en train de travailler et justifier mon salaire de fonctionnaire lorsque je vais au théâtre ou au cinéma ! Même lire le journal et aller sur Wikipédia pourrait, dans une certaine mesure, être considéré comme faisant partie de mes fonctions. Agaçant non ?

Parce qu’il serait aussi présomptueux que foncièrement stupide de prétendre enseigner sans plus ne jamais avoir à apprendre, je suis un perpétuel étudiant et figurez-vous que j’aime ça.

Mais pour justifier mon généreux salaire, je dois tout de même produire de temps à autre un message intelligible à destination d’étudiants du secondaire, histoire de prouver que je digère la matière que j’ingère durant mes congés. C’est la raison pour laquelle, je vais vous restituer, chers élèves, le fruit de mes réflexions.

Ici, c’est le moment où vous commencez à m’interrompre

JE SAIS ce que vous allez me dire : « mais tu n’as aucune garantie que le moindre de tes élèves lise un jour ce billet ! »

Certes.

Mais il est tout aussi vrai que je n’ai pas la moindre garantie qu’un seul d’entre eux écoute mes élucubrations durant les périodes de cinquante minutes où ils sont enfermés dans ma salle de classe, admettons-le également. Dès lors, pourquoi ne pas leur parler par ce canal.

Quoi qu’il en soit, vous l’aurez compris, si vous n’êtes pas un adolescent liégeois du cycle supérieur fréquentant l’Athénée L. de W. vous n’avez aucun intérêt à lire cet article, d’ailleurs, dégagez !

Dégagez sinon vous allez me trouver « donneur de leçon » et cela va vous horripiler. C’est vrai, une fois sorti de notre cursus éducatif, on affronte avec de plus en plus d’appréhension les discours de ces gens qui prétendent, de manière scolaire, nous « enseigner » et faire notre éducation par le partage de connaissance.

Je vais donc être chiant et je vous enjoins une dernière fois à ne pas lire ce qui suit. D’ailleurs, je crois bien que je ne vais même pas mettre d’image dans mon texte, tiens, pour la peine, c’est dire si ce sera pénible à lire.

là, c’est le dernier paragraphe que vous lisez, « juste pour voir »

Bien, maintenant que nous sommes entre nous, j’ai envie de vous dire une chose et si vous deviez n’en retenir qu’une parmi toutes les âneries que j’ai pu vous balancer durant toutes ces heures, ce serait celle-là.

OUI, JE SAIS, c’est au moins la quatorzième fois que je vous dis ceci et du coup cette mise en bouche oratoire perd tout son pouvoir. Bon, imaginez que toutes les fois précédentes comptent pour du beurre et que cette fois, c’est la bonne, retenez bien ceci : lisez les classiques ! (je l’avais dit que j’allais être chiant).

JE SAIS CE QUE VOUS ALLEZ ME DIRE : c’est un peu hypocrite de vous demander de lire bénévolement alors que moi, je suis payé pour le faire. Je vous assure que si j’avais les moyens, je vous payerais, vous aussi, pour que vous me rejoigniez dans cette activité, mais un malheureux coup du sort n’a fait de moi qu’un simple prof de français et pas un détenteur de capital financier illimité. Dès lors, sous peine de me dépouiller de mes moindres ressources, je suis obligé de vous enjoindre de lire sans promesse de rétribution. Lisez les classiques, disais-je.

Les classiques, par définition, ce sont les bouquins qu’on nous fait lire en classe, ceux qu’on n’a pas envie de lire par soi-même, à la plage, au pieu, en vacance. Ces gros bouquins dont la couverture est souvent ornée d’une photo en noir et blanc ou d’une œuvre d’art abstrait ou semi-figurative, genre ça :

D’ailleurs, vous ne pouvez pas vous tromper, souvent, c’est noté « classique » dessus. C’est le signal « attention, à ne pas emporter au bord de la piscine sous réserve de paraitre prétentieux et limite asocial ».

Souvent, le classique est bradé, pour 2 €, 3 maximum, vous avez le texte intégral + une introduction + un commentaire savant + une piste d’exploitation en classe ce qui vous rappelle, au besoin, que vous êtes en train de lire un livre de prof de français.

Et justement, il est temps, maintenant que vous visualisez bien l’objet dont il est question, maintenant que la moitié d’entre vous s’est souvenue qu’elle avait mieux à faire que lire mon article, il est temps d’en venir aux faits. Pourquoi lire ces p***** de classiques ?

C’est vrai quoi, merde : à part pour remplir son devoir d’étudiant, sa fiche de lecture et son itinéraire de compétences, pourquoi se coltiner ces bouquins-là plutôt qu’un bon cinoche. Y’a des films avec un message tout aussi profond et actuel que la chartreuse de parme, d’ailleurs ça parle de quoi la chartreuse de parme, puis c’est de qui ? puis y’a quoi à Parme à part du parmigiano reggiano ?

Vous l’aurez compris, le paragraphe qui précède, c’est un peu une transition, dernière note d’humour avant l’argumentation, sorte de rush final. Dans un discours classique (mais genre, vraiment classique, genre Cicéron, Marc Aurèle et tous les empereurs romains du même acabit) après l’exorde où je capte votre attention en parlant d’argent public, la narration où je vous raconte l’histoire de ma vie, vient la partie « confirmation-réfutation », autrement dit, c’est maintenant que ce n’est plus drôle. D’ailleurs, je crois bien que je vais faire un énorme paragraphe sans aucun blanc typographique, ce sera encore plus pénible, comme ça.

le gros paragraphe en question, c’est celui-ci

On lit des classiques parce qu’il y a presque toujours, dans les chefs-d’œuvre de la littérature, une sorte de double prouesse originelle qui consiste à nous renseigner avec précision sur l’esprit d’une époque, d’une région, voire sur l’esprit d’un homme si l’écrivain est suffisamment valable pour être autre chose qu’une éponge reflétant sa date et son lieu de naissance tout en (oui, la phrase est longue, mais j’ai parlé d’une double prouesse) tout en étant porteur d’un message universel qui transcende les conditions sociales d’émergence de l’œuvre pour s’adresser à l’humanité toute entière, donc à nous, mais aussi à notre voisin Mourad qui coiffe à la tondeuse pour 8 €. Ce qu’il y a de bien avec la littérature, c’est qu’elle vous forge un patrimoine peu importe votre patrimoine génétique, une culture générale peu importe votre « origine culturelle ». Avouez franchement que même s’il sent le moisi, le concept de « culture générale » est, au fond vachement moins dangereux que celui « d’identité nationale » ou de « repli communautaire ».

Avouez franchement que même s’il sent le moisi, le concept de « culture générale » est, au fond vachement moins dangereux que celui « d’identité nationale » ou de « repli communautaire ».

(Ici, j’ai eu pitié de vous alors j’ai mis la phrase qui précède sous forme de bloc de citation, sinon le paragraphe était vraiment gros)

Se forger une humanité avant, après, pendant ses humanités, il y a des chances que ça nous différencie utilement de la bête immonde. Or le problème de l’humanité, c’est que c’est un truc quand même vachement grand et donc pour la rencontrer, lui parler,connaitre ses valeurs, son histoire c’est compliqué. Lire l’archipel du Goulag, c’est compliqué aussi, j’dis pas, mais moins que recréer le décor d’un camp de travail soviétique des années 1960 pour vous refaire vivre 227 vies de bagnards agonisant dans la neige de Sibérie. Politiquement, d’ailleurs, #présidentielles2017 oblige, à quelques exceptions près, la majeure partie de la littérature n’est pas asservie à une idéologie de droite ou de gauche. Je ne prétends pas que Sartre aurait voté Macron ni que Malraux aurait crié « tous pourris » au bistrot du commerce, simplement, il y a un truc dans les œuvres de Kafka, de Voltaire, de Gide et de Miller qui fait qu’elles sont appréciables autant par un mec ouvertement filloniste que par un militant de la France Insoumise. On ne mesure pas la force tranquille de ces monuments littéraires. Les bouquins, c’est un peu comme des vagues. En soi, une vague, c’est rien, c’est de l’eau qui bouge et, si vous construisez votre château de sable trois mètres au-dessus de la limite de la marée haute, vous avez toutes les chances de pouvoir narguer perpétuellement la mer, vous laissez les écrivains s’agiter et vous dominez sur la terre ferme. S’il en avait été ainsi, Neruda n’aurait pas dû fuir le Chili et son Canto General n’aurait pas été interdit, il est même probable qu’il aurait vécu un peu plus longtemps.

Ici, j’ai mis la photo d’un écrivain sud américain. Vu le contexte, vous pourriez penser qu’il s’agit de Pablo Neruda mais en fait, c’est pas le cas…

Au fait, le canto General, c’est un recueil de poésie. 15 000 vers. Il y a des gens qui lisent ça ? Il faut croire, sinon pourquoi l’interdire. Ça prend une plombe, non, de se coltiner 1000 pages des misérables ? Puis franchement, comparé à 50 shades of Grey, Hugo devrait au moins prendre des cours pour ce qui est du rythme. NON, et c’est à CA que je voulais en venir. Vous allez abandonner le projet de lire des classiques parce que ça prend du temps et c’est , précisément, que vous vous tromperez. S’il y a une qualité fondamentale que partagent Montesquieu, Steinbeck et Homère, c’est que leurs œuvres prennent du temps à être lues, et que, ce faisant, elles changent notre rapport à la rapidité d’appréhension du monde. Songez au nombre de gens qui ont intérêt à ce que vous absorbiez très vite, de manière presque subliminale et inconsciente, un message bref… et emmerdez-les. Crachez-leur au visage en disant : peut-être, oui, que t’as investi des milliers d’€ dans ton spot de campagne, que tu vas droit au but avec le mot qui fait mouche, peut-être bien qu’elle est vraiment courte, ta page de pub, peut-être bien que tu as réussi à produire un « flash info » où, en 18 secondes, tu me fais le bilan de la guerre en Syrie, de la fonte des glaces, du dernier concert des Vieilles Canailles et de Paris-Roubaix, mais je t’emmerde : je prends le temps. Je n’ai pas le temps, je précise, je le prends. C’est un peu comme cet article, voyez-vous :c’est vrai, il devient long et je risque de me faire taper sur les doigts par l’équipe de Mondoblog, mais qu’importe, j’aurais balancé ma poignée de sable dans l’engrenage. Le monde a besoin de tout sauf de gens qui prennent le temps de lire et c’est justement pour ça qu’il faut le faire. Le temps long de la lecture ne cadre pas avec l’immédiateté des tweets de Donald Trump et la meilleure manière de lui résister, ce n’est pas de retweeter la punchline de papy Sanders, c’est d’envoyer un exemplaire de Kerouak ou Henry Miller à un américain, ou de se le bouffer soi-même si on n’a pas de quoi payer les frais de port, à tout prendre, ce ne sera pas perdu. Le temps passé à lire, c’est du temps perdu pour l’abrutissement et la consommation.

Ici, j’ai mis un dernier intertitre

Pour finir, voici la liste des bouquins que vous DEVEZ lire pour valider vos humanités, vous m’en ferez une fiche de lecture détaillée et puis si vous n’êtes pas persuadés de vouloir réussir votre année, bah, lisez-les quand même, juste pour être des hommes meilleurs, je vous jure, ça marche, c’est comme le bicarbonate de soude ou le curcuma, on oublie trop souvent à quel point leurs propriétés sont innombrables :

–                                                                  (celui-là n’a pas pris une ride!)

–                                                                  (Je n’ai jamais entendu parler de celui-là, mais vous pourriez me convaincre de le lire).

 

Vous vous attendiez à quoi? C’est pas topito ici! Et puis le meilleur moyen de casser l’envie de lire un bouquin c’est de le prescrire alors lisez librement, c’est pas le choix qui manque mais, une fois dans l’année, préférez Primo Lévi à Marc Lévy.

Bonne lecture.

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