Il y a des politiques autour de cette table !

Le monde aime les citoyens engagés. Et quand en plus, ils sont jeunes, c’est hyper cool parce qu’on peut dire « les jeunes s’engagent ». Cela dit, plus personne n’utilise l’expression « hyper cool », mais quoi qu’il en soit, admettons-le, un jeune engagé, c’est beau ! Quand on le regard s’activer, militer, se révolter, on a envie de répéter à qui veut bien l’entendre « non, mais, moi, tout ce qui est initiatives citoyennes, franchement, j’adooooore ».

Le monde n’aime pas les politiques. Qu’ils soient jeunes ou vieux, les politiques, c’est nase. Point. Et pour l’occasion, on peut ressortir d’un tiroir le mot « nase », personne ne nous en tiendra rigueur. Tenez, un politique, c’est moche, ça pique dans la caisse, ça pue, ça roupille ou ça brosse ses réunions à l’assemblée, c’est déconnecté de la réalité, ça tire la couverture à soi, on n’aime pas, c’est tout.

Bon. Le cadre analytique d’une finesse et d’une subtilité sans égales étant posé, je peux vous raconter l’expérience la plus traumatique de mon existence :

Le jour où je suis passé du statut de citoyen engagé (bieeeen) à celui de politique (pas bieeeen).

La Leçon d’anatomie du dr Tulp – Rembrandt

Cela commençait à faire un paquet d’années que je travaillais sur mes choix individuels pour essayer de leur donner un tant soit peu de cohérence et de sens. Études, boulot, temps libre, mobilité, banque, alimentation, consommation, voyages, convictions, matériaux de construction… j’avais fini par me consolider un package identitaire qui avait plus ou moins de la gueule. Un observateur scrupuleux aurait sans difficulté trouvé à y redire, mais force était de constater qu’en le balayant d’un regard bienveillant, on aurait pu ranger ce profil sans trop le tordre dans le tiroir « citoyen engagé ».

En plus, il faut bien dire ce qui est, « citoyen engagé » n’étant ni une marque déposée, ni un label au cahier des charges très strict, on est nombreux à pouvoir se coller l’étiquette sur le front. Ca n’engage à rien d’être un citoyen engagé : on peut être de droite, de gauche, ou du centre, militant dominical de l’association des joyeux marcheurs bucoliques ou porte-parole du Comité Internationale de la Croix-Rouge, on est admis sans examen dans ce club pas très sélect. La catégorie se passe même de classification, on voit en effet rarement quelqu’un revendiquer pour lui-même la qualité de « très citoyen » ou « engagé avec la plus grande distinction et les félicitations du jury ».

Le philosophe en méditation – Rembrandt

Jusque-là, donc, mon engagement personnel semblait n’avoir posé problème à personne. Au fond, rien de surprenant puisqu’après tout, il s’agissait de prises de positions individuelles. Qui cela aurait-il pu heurter que je choisisse de réduire mon empreinte carbone en bouffant moins de bidoche ou en prenant trois fois le bus par semaine ? Certes, je l’affichais sur la place publique cet engagement, poussant l’impudeur jusqu’à rédiger de temps en temps un article, à participer à quelques manifs et réunions de manière même pas anonyme, mais je n’avais pas encore poussé le zèle jusqu’au prosélytisme et je m’étais bien gardé d’aller frapper à la porte de mon voisin pour lui demander s’il était d’accord avec mes engagements (ce dont je le soupçonnais de n’en avoir, secrètement, rien à cirer).

Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes au château de Thunder-ten-tronckh. On laissait le jeune candide s’autoanimer dans son coin en se disant qu’il finirait par s’assagir, se ranger, perdre son énergie en murissant.

Jusqu’au jour où…

Réunion citoyenne dans un village des environs. Comme depuis un an environ, j’y participais avec la satisfaction naïve de faire du monde… ou du moins du petit bout de pays, un endroit où il fasse meilleur-vivre.

Le syndic de la guilde des drapiers – Rembrandt

Et c’est là que la phrase fatidique fut lâchée d’un ton sentencieux :

Il y a trois politiques autour de cette table !

D’un œil distrait, je regarde les deux élus communaux, un président de CPAS (Centre Public d’Action Sociale)  et une conseillère communale. Effectivement, en tant que mandataires publics, ils entraient dans une définition stricte de l’homme et de la femme politique. Et là, alors que le bon sens me portait à penser tout le contraire, je dus vite me rendre à l’évidence étant donné les regards tournés vers la chaise que j’occupais, le troisième c’était… moi.

Ce que mon intuition me laissait deviner, ma raison n’avait de cesse de le remettre en cause : je n’étais en tout état de fait, en rien un politique puisque je ne jouais aucun rôle dans la «  Conduite effective des affaires publiques » (et ça, c’est le Trésor de la Langue Française qui le dit). N’étant mandaté par aucun organe public ni attaché à aucun élu, jamais soumis à aucun vote citoyen (hormis celui visant à élire un délégué de de classe) je ne rentrais objectivement pas dans une définition stricte de l’homme politique.

Certes, convaincu, comme Hannah Arendt qu’être politique, c’est vivre dans une polis, autrement dit que toutes choses se décid[ent] par la parole et la persuasion et non par la force ni la violence, j’étais incontestablement un animal politique, puisque hormis lors de mes entrainements de judo en 6e primaire, j’avais toujours eu plus confiance dans mes capacités à me sortir d’une situation embarrassante par la parole plutôt que par les prises de catch. Mais à ce prix-là, nous étions tous, autour de la table, des êtres politiques, aucun d’entre nous n’étant venu en découdre à la manière de Mohammed Ali.

La garde de Nuit – Rembrandt

Il fallait donc trouver ce qui faisait de moi en particulier un politique et qui exemptait les autres de ce sobriquet peu flatteur.

Bingo trouvé !

(bon, c’est pour l’effet d’annonce parce qu’en réalité, il m’a fallu moins longtemps pour y penser) : J’avais adhéré, comme sympathisant à un parti politique à 18 ans. Le temps passant, mes convictions s’affermissant, j’avais fini par en devenir officiellement membre puis secrétaire local, histoire de peser davantage sur son fonctionnement. Sans doute cela suffisait-il à me catégoriser comme politique. Cela dit, si on y réfléchissait bien, en quoi adhérer à un parti politique me distinguait-il tant du membre de n’importe quelle autre organisation de cette fameuse « société civile » ?

Entre l’adhérent à Greenpeace et celui à un parti écologiste, où s’arrêtait le citoyen et où commençait le politique ?

Pire que cela, être en train de servir de la soupe aux sans-abris le mardi soir et de discuter d’un programme de réduction de la pauvreté le jeudi exposait-il les militants à des risques de schizophrénie aiguë ?

Fallait-il faire son deuil de toute action citoyenne non-partisane sitôt que l’on envisageait vaguement briguer un mandat public ? Dans ce cas-là, il aurait fallu renoncer, tout aussitôt, à réfléchir à la cohérence de son alimentation, sa consommation, sa mobilité et même les matériaux utilisés pour rénover sa baraque auraient pu devenir dangereusement suspects. Et encore, même Diogène dans son tonneau faisait de la politique.

J’ai l’intime conviction que, des deux bords ceux qui ont cherché à distinguer l’état de « citoyen » et celui de « politique » se sont plantés magistralement. Comment je sais ça ? Pas parce que j’ai une quelconque formation politique ni un quelconque certificat de docteur ès citoyenneté. Non, simplement parce que civitas en latin et polis en grec, ben ça veut dire exactement la même chose  alors c’est peut-être con, mais je crois que l’étymologie est parfois là pour nous rappeler les ressemblances plutôt que les nuances. Au fond peut-être que je reste prof de français avant d’être un… un quoi déjà ?

La Conspiration des Bataves – Rembrandt

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