Lettre à mon fils

Salut bonhomme,

Quand tu seras en âge de le comprendre, tu avoueras sans doute qu’apprendre à marcher dans un petit village ardennais de Belgique, sous bien des aspects, ça vaut mieux que dans les rues de Dakar, sur les trottoirs de Kampala ou dans la banlieue de Kinshasa. Sans doute toujours épris du Sud, ton père n’aura eu de cesse de te raconter comment c’était, là-bas : les gens merveilleux qu’on y rencontre mais aussi les soins de santé et les conditions d’hygiène défaillants, l’insécurité, les logements vétustes, la misère… Je t’aurais raconté tout ça, petit bonhomme, pas pour te foutre le cafard mais pour te rappeler, humblement, à quel point on est chanceux d’avoir atterri par hasard, sur ce petit coin du globe.

Et pourtant, même si nous regarderons souvent vers le Sud pour nous rendre compte de notre bonheur, c’est au Nord, aujourd’hui, que je porte mon regard.

Né quelque part…

Je t’imagine né 1000 km plus haut sur la carte. Ce n’est pas grand-chose, 1000 km : une journée de voiture, tout au plus. Je t’aurais alors accueilli sur la terre ferme dans un hôpital de Malmö en te disant  « Pappa tar hand om dig » ou quelque chose du genre. Cela aurait peut-être été de nature à rassurer ta mère puisque l’assurance que j’allais m’occuper de toi l’aurait convaincue qu’elle n’allait pas devoir accompagner seule tes premiers jours sur terre.

Au bout de quelques jours, nous serions rentrés à la maison, on aurait tout appris jour après jour, minute après minute : tes regards, ton appétit variable, tes mimiques, tes coliques… on se serait regardé avec ta mère, on se serait demandé ”tu crois que cela veut dire qu’il…?”, ”il a peut-être un reflux”, ”attend, je sonne à la pédiatre pour savoir”… Les semaines passant, on aurait, elle comme moi, appris à reconnaitre tes pleurs et tes rires, tes respirations apaisées ou douloureuses. Comme lors d’un road trip en amoureux, on n’aurait pas eu à se demander mutuellement des nouvelles de notre journée puisqu’on aurait fait la route ensemble, du matin au soir et du soir au matin. On n’aurait rien raté, ni elle, ni moi, on aurait été là pour toi.

Né ici

Mais ça, bonhomme, c’est si tu étais né en Suède, à peine 1000 km plus au nord de notre petit village. Tu es né en Belgique et en Belgique, être père reste un rôle accessoire. En Belgique, on m’a accordé généreusement dix jours de congés, le temps d’envoyer les faire-parts, de régler les premiers soucis logistiques de l’emménagement d’un nouvel habitant dans notre foyer puis… retour au boulot. En Belgique, être père, c’est soutenir sa compagne le temps qu’elle soit physiquement en état de gérer, à bout de bras, sa maternité nouvelle. La suite? Retourner gagner l’argent du ménage, c’est à cela que servent les pères de famille, non? J’aime mon travail et j’ai bien assez de congé par ailleurs, trop, même, peut-être mais ce n’est pas dans cette marre-là que je veux balancer mon pavé.

 

de père naturel

Bonhomme, je ne veux pas pour toi d’un monde aux inégalités criantes sur le plan international mais je ne veux pas non plus que cette même inégalité s’invite jusqu’au coeur de mon foyer et me crie : tu es un homme, ta place est au travail tandis que la femme, elle, restera sagement au foyer car après tout, ce n’est qu’une femme, et la nature l’a faite nourricière, toi pas.

Certes, je vis dans une société où le congé paternel existe et où un nombre croissant de pères font le choix de le prendre, affrontant, par la même occasion, les sarcasmes des collègues, l’incompréhension des patrons ”de la vieille école”, le regard surpris d’un oncle, d’une cousine pour qui il est ”naturel” que la primauté soit laissée à la mère et à son fameux ”instinct”.

Mais je vis aussi dans une société qui, à la différence de la Norvège, à la différence de la Suède, ne me donne pas la possibilité matérielle d’assumer mon égalité de parent, autrement dit, je vis dans une société qui assume, aujourd’hui encore, l’inégalité sur laquelle elle est construite. J’ai choisi pour toi cette société, petit bonhomme, mais je t’assure que je ferai mon possible pour la changer : je ne veux pas pour toi d’une société qui place le travail avant l’éducation,  je ne veux pas pour toi d’un modèle familial où, jour après jours, tu constates que dans les faits, l’homme et la femme ne sont pas égaux en droit. Et je me battrai pour que tu ne connaisses pas ce monde-là.

4 réflexions sur “Lettre à mon fils

  1. Wow! Quelle intensité! J’en ai eu des larmes aux yeux. Merci pour ce texte, pour ce fils, pour tant de sincérité! ( Même si les rues de Yaoundé et de Douala sont tout aussi belles hein! Il y a aussi de ce côté, une infinie et indescriptible joie de vivre 🙂

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