Deux prix Nobel dans mon jardin

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Il faisait beau. Après des semaines de canicule, le ciel avait décidé de déverser en quelques jours des trombes d’eau qui avaient fait reverdir les brins d’herbe jaunis par le soleil. Chez nous, cet été 2018 aura été celui de la sécheresse, faisant roussir prématurément les arbres et tarissant les ruisseaux.

Je n’avais pas été particulièrement étonné quand, lui demandant ce qu’elle buvait, elle m’avait répondu « un verre d’eau » avec un accent américain charmant.

Elle, c’est Élinor Ostrom, première femme à obtenir prix Nobel d’économie en 2009.

Pour grignoter, je leur avais apporté quelques tomates-cerises et quelques radis du jardin :
– je suis désolé, la récolte n’a pas été très bonne avec la canicule, dis-je en me rendant compte du ridicule de mes excuses.
Il m’a regardé, a souri et a répondu avec le même accent californien :
– ce n’est rien. Vraiment.

Lui, c’est John Steinbeck, prix Nobel de littérature en 1962.

Une personne saine d’esprit aurait été d’emblée frappée par l’étrangeté de leur présence dans mon jardin cet après-midi d’aout… Présence rendue plus étrange encore par le fait qu’ils étaient tous deux décédés depuis plusieurs années. Pour ma part, je savais que ce dialogue de fantômes avait toute sa place, cet été, à Stoumont, petite commune rurale dans un coin bucolique de la Wallifornie.

Une tempête…

Dust Bowl – U.S. Department of Agriculture (CCO)

J’avais rencontré John il y a quelques années, pendant mon master en coopération Nord-Sud. Allez savoir pourquoi, c’est la première fois que j’avais entendu parler du dust bowl. L’histoire remonte aux années 1930, les plaines de l’Oklahoma ont laissé place à des champs de céréales labourés à perte de vue. Mais de 1932 à 1937, la sécheresse s’installe et transforme la terre en nuages de poussière irrespirable qui noient sur leur passage les cultures, les bêtes et les hommes. Si l’évènement est marquant, c’est qu’il est la première manifestation catastrophique des dérives liées à une agriculture sans bon sens. Ce n’est pourtant pas sur le ton de l’écologie que Steinbeck parle du dust bowl dans Les raisins de la colère, son génial roman. L’écrivain prend la plume pour dénoncer la misère sociale provoquée par un système agricole qui broie les hommes au profit des banques et des machines. Trois millions d’hommes et de femmes sur la route 66 en quête d’un avenir meilleur en Californie. La première grande migration climatique de l’époque moderne.

… dans un verre d’eau

Mexico Cenotes – Emil Kehnel (CCO)

Elinor, c’est beaucoup plus récemment que j’ai entendu parler d’elle. Son histoire commence où celle des héros de Steinbeck s’arrête : en Californie. Son histoire, c’est celle d’une nappe phréatique dans laquelle chacun, en cette année 1962, va puiser pour faire tourner son business. Problème : surexploitée et risquant l’infiltration d’eau de mer, la réserve est sur le point de s’épuiser, ruinant par la même occasion tous les acteurs qui en profitaient jusqu’alors sans compter. Solution : dans ce pays d’hommes libres où l’Etat est regardé avec méfiance et où les individus semblent courir à leur perte s’ils ne pensent qu’en termes égoïstes, les pompeurs se rendent compte que cette eau est leur bien commun et que c’est en la gérant en commun qu’ils réussiront à la préserver.

Du coup, vous suivez, maintenant, le verre d’eau, ma maigre récolte…

Leçons d’histoire

Si Steinbeck et Ostrom ont posé leur valise à Stoumont, c’est précisément parce qu’ils n’auraient pas pu trouver meilleur endroit pour discuter que ce pays de sources. Le conteur et l’universitaire ont autant à nous apprendre que l’observation de nos prairies et de nos ruisseaux.

L’homme au regard d’acier nous rappelle à quel point un modèle agricole est plus durable quand il est solide, à taille humaine et qu’il ne dépend pas de financiers dont l’unique ambition est de maximiser le profit au détriment de l’environnement et des réalités villageoises.

Sous sa chevelure d’argent, Elinor nous rappelle que si l’eau est un bien commun, alors, cela a tout son sens qu’elle reste entre les mains d’un groupe d’hommes et de femmes qui se connaissent, se font confiance, savent qu’ils pourront compter sur leurs voisins, sur le fontainier qu’ils appellent par son prénom pour se sortir de galère.

John Steinbeck par Olavi Kaskisuo (CC)
Elinor Ostrom par Holger Motzkau (CC)

Point commun

Vous vous en doutez, j’avais bien peu à dire face à ces deux sommités. Avec mon anglais hésitant, je leur parlais de cette petite commune de  3000 habitants, de son réseau d’eau communal, villageois même, parfois. Je leur parlais de ce modèle agricole qui changeait peu à peu, de ces haies qu’on replantait pour faire vivre nos champs et nos pâtures, de cette terre de captages et de forêts qu’on avait à préserver. Et loin de me trouver ridicule, ils semblaient reconnaître dans notre modeste réalité l’expression de quelque chose de plus grand, de quelque chose qui dépasse les frontières d’un Etat, les frontières de la rationalité qui veut qu’on ne converse pas avec deux fantômes un après-midi d’été et cette chose qui nous est commune, c’est précisément… le commun !

Roannay à Moulin du Ruy – Tanguy Wera (CCO)

2 réflexions sur “Deux prix Nobel dans mon jardin

  1. J’ai pris un grand plaisir à lire ce texte. A la fois romanesque et scientifique, planté dans notre terroir et universel aussi.

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