Apologie d’un loser magnifique

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C’est l’histoire d’un loser, un perdant, un raté. Un de ceux dont on se demande même comment leur nom parvient à ne pas être effacé par le temps alors qu’ils n’ont en rien influencé le cours de l’histoire. Son nom justement ? Louis Meigret.

Tenez, essayez : tapez son nom dans la banque d’image d’un moteur de recherche et vous verrez apparaître… le visage d’un héros de Simenon quasi homonyme incarné par Bruno Cremer, celui d’un missionnaire des îles Sandwich et le profil Twitter d’une Vénus Hottentote. Sa notice Wikipédia tient dans un mouchoir de poche. Quand on voit la longueur de celle consacrée à Cyril Hanouna, il y a de quoi le faire pâlir d’envie.

Sa faute ?

Quel tort a bien pu commettre cet homme pour être à ce point dédaigné par l’Histoire ?

Louis Meigret était grammairien. Bon, d’emblée, on se fait une vague idée des raisons toutes plus ou moins valables de reléguer cette triste catégorie d’individus au fond des placards de l’Histoire. Après tout, en connaissons-nous beaucoup, des noms de grammairiens célèbres ? Alors, pourquoi plutôt celui-là qu’un autre ?

Parce qu’il était grammairien à une époque bien précise, celle où la langue française, encore dénuée de codes, de règles et de normes, était en train de s’outiller pour se donner une certaine cohérence. C’est le premier, sans doute, à se donner cette mission d’utilité publique : aider les gens à se comprendre.

(CCO) BNF Manuscrit Français 273-74 Tite Live ou son traducteur écrivant

Arrivé trop tôt

Cela nous ramène au milieu du XVIe siècle. Et c’est sans doute pour cela, non, c’est même uniquement pour cela que Louis Meigret a été relégué au fond des manuels d’histoire de la langue française. Louis Meigret avait en effet un tort qui ne pardonne pas, celui d’être né 500 ans trop tôt. Son projet avait pourtant de quoi séduire : établir une grammaire simple qui reflète l’usage, la prononciation, une graphie qui, à l’écrit ressemblerait à ce que disent les gens… à l’oral.

Seulement voilà, dans les années 1550, l’oral variait encore énormément d’un coin à l’autre de cette francophonie pourtant petite. Quatre-vingts ans plus tard, Meigret aurait peut-être eu plus de succès. À l’époque, un ministre puissant du nom de Richelieu s’intéresse aux lettres et fonde même une institution pour prendre la langue en charge : l’Académie Française.

(CCO) L’Académie Française par FrantzJRF

Un coup de génie

Richelieu a compris ce que Meigret dans sa naïveté – feinte ou véritable – a semblé oublier, c’est que la langue est un instrument politique. Celui qui définit la langue définit bien plus encore que le pouvoir : il définit qui parle et qui se tait, qui mérite d’être entendu et qui n’est bon qu’à susciter le rire, le mépris ou l’indignation.

Le système de Meigret était démocratique avant l’heure, c’était une approche « bottom-up » comme on dit dans le jargon : partir de la base, du parler courant pour fonder les règles sur le consensus, sur le bon sens. Or ni sous François 1er, ni sous Louis XIII, ni sous Louis XIV, le « bottom-up » n’a spécialement bonne presse. Non, la langue sera et restera un marqueur social, ce qui permet de distinguer le manant du gentilhomme et Monsieur Jourdain est loin d’être le seul à l’avoir appris à ses dépens : dans la société française d’Ancien Régime, si tu veux écrire, soit tu te mets au diapason de l’Académie Française, soit tu es bon pour rédiger des chants paillards dans le fond d’un cabaret miteux.

Oui mais…

Oui mais ça, c’était avant ! Depuis, il y a eu la Révolution Française, la 3e, la 5e république…

Oui mais ça, c’est Paris ! Depuis, on parle français à Yaoundé, Bruxelles, Lausanne…

On aurait pu croire, c’est vrai, que la démocratie faisant son œuvre, que la francophonie faisant son bout de chemin, on se ressaisirait au fond d’un tiroir d’une vieille grammaire de Meigret en se disant qu’il n’avait pas tout à fait tort, le bougre.

On se serait dit qu’aujourd’hui, on était prêt à simplifier la grammaire : à l’heure de Mondoblog, calquer la langue sur  l’usage est bien plus simple qu’à l’époque où il fallait six jours pour faire Paris-Lyon…

On aurait pu croire qu’aujourd’hui, dans nos sociétés démocratiques, il aurait été envisageable de tendre vers l’égalité, de ne plus faire de la norme linguistique un moyen de distinguer le gentilhomme du manant…

(CCO) cliffecastle museum hall mansion house

Si… mais non.

Mais non. Meigret aura beau remuer dans son caveau, il se trouve, aujourd’hui encore, à l’heure de débattre sur les absurdités de l’accord du participe passé (merci la convivialité pour le pavé dans la marre), des hordes de défenseurs d’un usage 1) absurde 2) complexe 3) discriminatoire 4) dépassé.

Je ne les convaincrais pas. Des nuées de linguistes plus compétents que moi s’y sont essayé (salutations respectueuses à Jean-Marie Klinkenberg). L’argument esthétique, l’argument patrimonial sont imparables et j’ai l’impression qu’ils sont chaque jour plus nombreux, ceux qui arborent avec fierté leur syndrome de Stockholm à peine voilé : j’ai souffert en apprenant cette langue, mes enfants n’ont qu’à souffrir aussi !

Mais on ne m’enlèvera pas qu’arborer une langue intouchable, c’est comme afficher un Malevitch ou un trophée de chasse dans son salon : vous pouvez prétendre autant que vous voudrez que c’est « uniquement par gout esthétique » ou bien juste « parce que ça vous rappelle des beaux souvenirs », que « ça éveille en vous d’intenses émotions », vous ne m’enlèverez pas de l’esprit que c’est avant tout la marque d’une distinction sociale.

Depuis 500 ans… 5000 en fait, écrire est un geste politique! Quelle société voulons-nous ? C’est à cette question que nous répondons quand nous prenons part à un débat sur la grammaire et l’orthographe.

(CCO) cliffe castle music room nterior inside

 

 

 

5 réflexions sur “Apologie d’un loser magnifique

  1. Bravo Tanguy ! Encore une fois tu vois juste…

    Je n’avais pas distingué aussi nettement que les défenseurs d’une orthographe complexe et tortueuse sont également rarement des facilitateurs pour une société plus juste, plus harmonieuse, plus compréhensive, et surtout moins stigmatisante, moins clivante.
    Cette analyse permet tout simplement de mieux se positionner face à ce purisme excessif. En tant que romaniste, je me demandais pourquoi je ne ressentais pas ce besoin de défendre bec et ongle une orthographe et une grammaire que j’ai mis des années à maîtriser dans les moindres détails. Maintenant, je le sais 🙂

    J’en profite pour te féliciter pour ta participation à l’excellent reportage transmedia sur Waha ! Très instructif et agréable.

    1. Ton commentaire me fait du bien Baptiste alors simplement merci.

      Dans tous les domaines, des forces conservatrices sont à l’oeuvre par crainte du changement, des documentaires comme celui-là https://www.rtbf.be/elevesenliberte/ nous prouvent en effet qu’aller plus loin ensemble, ça vaut la peine de sortir de sa zone de confort, la société en sort grandie!

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