Un conte de Noël

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Une lettre d’Amérique du Sud qui arrive avec vingt ans de retard, des sommes astronomiques distribuées à de petits employés de restaurant, un père prêt à sillonner les USA en avion le jour du réveillon pour les beaux yeux de sa fille… honnêtement les scénarios des contes de Noël sont souvent plutôt simples : un évènement presqu’incroyable qui fait croire à la magie de Noël, de quoi redonner foi en l’humanité, rien de plus.

Les sentinelles

Il faisait noir. J’arrivais à hauteur de la gare de Landen quand j’ai rencontré Diego. Diego attendait sa fille. Témoin d’une opération policière aux abords d’un train arrêté à quai, Diego avait décidé de filmer la scène avec son téléphone. Très vite, des policiers lui avaient intimé l’ordre d’arrêter. Il avait refusé, faisant valoir ses droits. Les coups avaient plu. Diego s’était retrouvé plaqué au sol. Hématome. Visage en sang. Arrestation. Menottes. « Pourquoi vous faites ça, j’ai rien fait de mal ! », « Parce que tu es un Wallon », la bavure policière s’était trouvée justifiée jusqu’au sommet de l’État par le ministre de l’intérieur.

Il faisait noir. Je trainais près d’une autre gare quand j’avais croisé le regard de Benoit. Le train de Benoit s’était arrêté en gare d’Ottignies. Longtemps. Trop longtemps. Benoit avait sorti sa tête du wagon : des migrants étaient en train d’être interpelés. Benoit avait décidé de filmer la scène à l’aide de son téléphone. Très vite, des policiers lui avaient intimé l’ordre d’arrêter. Il avait refusé, faisant valoir ses droits. Variante dans l’histoire, les insultes arrivent, cette fois, avant l’interpellation et la brutalité physique : « tu fermes ta gueule », « connard », « sale gauchiste va ».

La vieille

Ce n’est que la troisième fois que j’ai remarqué sa présence. Toujours cette pénombre hivernale et toujours cet environnement ferroviaire. Les deux fois, la même petite vieille avait été là, témoin impassible de la scène. Et cette triple coïncidence improbable, à trois coins du royaume différents aurait suffi à faire un conte de Noël si le tableau n’avait été si sombre pour ce qui est de la foi en l’humanité.

La vieille avait la peau mate, couleur de parchemin, septagénaire, la chevelure couverte d’un voile pudique. Forcément, je l’ai abordée en lui parlant des deux arrestations violentes qui s’étaient déroulées devant ses yeux. Elle n’a pas paru autrement émue. « Ce ne sont que des sentinelles » a-t-elle lâché sur un ton aussi résigné que si elle m’annonçait que le train pour Bruxelles-midi avait six minutes de retard. Je tentais de donner du sens à ses mots quand j’ai moi-même repéré, deux quais plus loin, un important contingent policier en passe de déloger d’un wagon une quinzaine de jeunes hommes au profil syrien, soudanais… J’allais sortir mon téléphone et me mettre à filmer quand je me suis rendu compte de l’absurdité de mon geste.

La vieille me regardait. J’en étais à mettre du sens sur ces mots de sentinelles quand je me suis rendu compte qu’une partie des policiers prêtait attention à la vieille. Plusieurs d’entre eux se dirigeaient vers elle d’un pas décidé avec une bienveillance toute relative. Pourtant, à mesure qu’ils s’approchaient, les quais, qui me semblaient vides l’instant d’avant, se sont peuplés de voyageurs dont la présence semblait expressément pensée pour retarder leur avancée.

حقوق الانسان

La vieille s’est levée, calmement, doucement. Les voyageurs formaient maintenant une foule si dense que les policiers n’avançaient qu’en donnant d’hésitants coups d’épaule. Ils n’étaient pas à 15 mètres de moi que déjà la vieille avait eu le temps de disparaitre, semblant pour sa part se fondre dans la cohue aussi aisément qu’un enfant agile.

(CC-BY) Ali Rahmati Old lady

Elle avait laissé à côté de moi un vieux passeport élimé portant, semble-t-il, son nom : حقوق الانسان . Un homme s’est penché vers moi et a tendu la main en souriant pour récupérer le document : « vous pouvez me le donner, on la connait bien, on lui rendra ».

2018 s’achève. La vieille vient de souffler ses 70 bougies et partout, des personnalités et des quidams étaient là pour lui faire passer le cap. Elle était bien entourée, la vieille. Chaque fois qu’elles trébuche ou qu’on la menace, le groupe se resserre autour d’elle pour lui prêter assistance. Ils sont lucides : la vieille avance péniblement, mais ils sont tenaces : ils ne la laisseront pas tomber. Ils sont sur tous les quais de gare. Ils s’appellent Mehdi, Adriana, Alexis… Ils s’appellent Amnesty, LDH, HRW… Ils sont incroyablement nombreux. Ils sont ce conte de Noël qui fait fondre l’indifférence et qui donne foi… en l’humanité.

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