Et si c’était nous, les libéraux?

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1867, John Stuart Mill en a marre. Cela fait près de trente ans qu’il le répète : non, être libéral, ce n’est pas être une espèce d’être égoïste qui place son petit confort personnel, son enrichissement au-dessus de tout. Bien au contraire, il a cette conviction profonde que les libertés — toutes les libertés ! — n’ont de sens que si elles servent à augmenter le bonheur de la communauté. Mais cela, ses contradicteurs, Sedgwick, Whewell, feignent de l’ignorer.

Aujourd’hui, Mill aurait sans doute des soufflets à distribuer, plus tant à ses adversaires qu’à ceux qui, se revendiquant de son propre camp, caricaturent à l’extrême les positions libérales, mais peu importe : depuis belle lurette, à l’instar d’Adam Smith, Say, Tocqueville et Benjamin Constants, John Stuart Mill est mort et enterré.

Alors quelles positions ces illustres pères du libéralisme prendraient-ils au sein des débats actuels sur les dérèglements climatiques et la perte de biodiversité ? Je suis au regret de vous annoncer qu’on n’en saura jamais rien ! Pas plus qu’on ne saura ce qu’aurait pensé Karl Marx de la voiture électrique ni Voltaire du bitcoin, c’est sans doute bien dommage, mais c’est comme ça.

Usines de charbon (CC)

Et pourtant…

Pourtant quelques subtils indices disséminés dans l’Histoire laissent penser que celles et ceux qui descendent aujourd’hui dans les rues pour défendre le climat ne sont pas forcément aussi éloignés qu’on ne pourrait le croire de ce brave John Stuart et de ses confrères. Parce qu’ils envisageaient sérieusement de privatiser les baleines pour leur assurer un avenir comme le suggère Corentin de Salle ? Pas sûr…

En 1793, vingt-cinq ans avant la naissance de Karl Marx, une poignée de Français, nourris des idéaux des Lumières gravent dans le marbre l’idée qu’une génération ne peut assujettir à ses lois, fut-ce la « loi du marché » les générations futures. Dangereuse divagation d’anarcho-gauchiste ? Non, article 28 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

En 1845, au fond du Massachusetts, un instituteur se retire deux ans dans une cabane au bord d’un lac et expérimente la simplicité volontaire. Délire de bobo ? Henry David Thoreau est un penseur phare du libertarianisme, il entend n’être redevable en rien à un État dont il désapprouve la politique et dont il ne veut pas payer les taxes. Son récit autobiographique, Walden ou la vie dans les bois est un bestseller dans un pays qui, parait-il, n’a jamais trop goûté au communisme.

Le lac de Walden où Thoreau s’est retiré de 1845 à 1847 (CC)

« Nous sommes, collectivement, les grands parvenus de la biosphère, les conquérants, les colonisateurs, les maîtres », « Il nous faut passer de l’esprit de conquête à l’esprit d’association ». L’Occidental moderne ? Un pilleur irresponsable. Ces mots, tirés d’Arcadie, essai sur le mieux-vivre, sont ceux d’un promoteur visionnaire du recyclage, de l’énergie solaire, de l’économie circulaire. Son nom ? Bertrand de Jouvenel. En 1947, il est cofondateur avec des personnalités comme Friedrich Hayek et Milton Friedman de la société du mont Pèlerin, célèbre groupe de réflexion dont l’ambition est de défendre les valeurs… libérales.

Mont Pèlerin, Alain Rouiller (CC-BY)

Vous me direz que trois hommes perdus dans l’histoire ne font pas un courant. Certes. Mais alors que dire d’une marée humaine, d’une jeunesse infatigable qui milite aujourd’hui partout dans le monde en faveur du climat?

Et si c’était nous, les libéraux ?

Et si les libéraux n’étaient pas ceux qui croient en la vertu intouchable du libre-marché, mais nous, nous qui croyons qu’on sera plus heureux, demain, en nous libérant de la servitude de la sacrosainte croissance et de la consommation à outrance ?

Et si les libéraux n’étaient pas ceux qui attendent béatement que la technologie règle tous les problèmes du monde, mais nous, nous qui voulons les régler en usant de notre liberté de nous associer, de discuter, de décider ensemble, entre citoyens ?

Et si les libéraux n’étaient pas ceux qui vantent la libre concurrence entre entreprises, entre nations et continents, mais nous, nous qui pensons qu’on sera d’autant plus libres, d’autant plus en sécurité qu’on saura s’entraider, collaborer, coopérer ? Nous qui plantons des semences, qui créons des logiciels, des contenus libres de droit.

Et si la vraie liberté, ce n’était pas celle de choisir à quelle vitesse on veut aller dans le mur, mais celle de désobéir, de sortir du rang et d’inventer, sans balise, un nouveau chemin ?

Graffiti anonyme à Bucarest (CC)

 

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