Mon enterrement de vie de jeune homme

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J’avais 24 ans quand j’ai enterré ma vie de jeune homme.

Je l’ai enterrée comme tout le monde avec des amis de longue date dont l’imagination débordante m’a permis de revivre, sur un mode loufoque et décalé, les meilleurs moments de notre jeunesse. Instants fragiles de nostalgie insouciante.

Non, vous ne verrez pas les photos où je joue au golf champêtre déguisé en boy scout et les clichés des épreuves ravivant des souvenirs que la bière estompait au fur et à mesure. Vous ne les verrez pas parce que la loi tacite de tout enterrement de vie de jeune homme veut que ça reste « entre nous ».

(CCO) Luke Porter – Unsplash

Le Même et l’Autre

Nous ? Oui, nous. Nous qui nous connaissons depuis toujours, nous qui avons grandi ensemble, dans les mêmes quartiers, les mêmes rues, nous qui sommes du même sexe, avons fréquenté les mêmes écoles, fait les mêmes études… Un enterrement de vie de jeune homme, c’est la fête du Même. Plus tu me ressembles, plus on s’éclate !

Un enterrement de vie de jeune homme, c’est aussi censé inaugurer le passage « de l’autre côté », du côté de l’Autre. Quelques jours plus tard, le fêté quittera la communauté des « Mêmes » pour former un couple avec un·e Autre : autre sexe, autre famille, autre cercle d’amis, autre ville, autre histoire…

Avec les Mêmes, on avait des délires. Avec l’Autre, on a des projets.

Avec les Mêmes on a vécu des soirées mémorables, avec l’Autre on s’engage à construire, ni plus ni moins que… le quotidien. C’est terrorisant et enthousiasmant à la fois. Ça donne la sensation d’« avancer dans la vie » et en même temps c’est assurément beaucoup plus « prise de tête » qu’une partie de paintball entre copains.

Bon, c’est de la sociologie de garage, mais c’est du vécu, je vous l’assure.

Puis la politique

Entrer en politique, ça a été, pour moi, un enterrement de vie de jeune homme.

D’abord, il y eut des manifs, des associations, un parti.

Un Parti ? A Party ?… Qu’importe ! On est là, on s’éclate, entouré de mêmes. On chante les mêmes chansons, on danse sur les mêmes rythmes. On ne se connait pas tous, mais il règne une connivence qu’on croirait héritée d’une amitié d’enfance. Quand on débat, la plupart du temps, c’est à grand renfort de « Ah mais tu as tout à fait raison ! Et j’ajouterais même que… », « Ouais, carrément ! », « Mais clairement ! »

Puis on est élu et on se retrouve avec la responsabilité de construire un projet de société. On regarde à gauche, à droite… les Mêmes sont toujours là, bien sûr, mais seulement ils sont un peu plus loin, un peu moins nombreux, et le quotidien est peuplé d’Autres. D’Autres qui n’ont pas les même priorités, les mêmes valeurs, les mêmes convictions, les mêmes logiques, les mêmes histoires… or c’est pourtant avec ces Autres qu’on doit faire aboutir nos projets.

Alors on fait quoi ?

Alors soit on accepte…

Et il y a fort à parier qu’on en sorte grandi. Grandi parce que découvrir l’Autre, ça ne se fait pas tous les jours sans inconfort, sans divergences, sans frictions, mais on sort grandi parce qu’avec l’Autre, on construit des projets solides, des projets faits de compromis, de prise en compte de la différence, des réalités quotidiennes et habitudes surprenantes qui, réunies, font notre richesse et notre diversité.

 

Soit on refuse…

Hier, dans mon pays, un homme de 32 ans a mené son parti à la victoire. Certains disent que son projet, c’est la haine, l’exclusion, l’égoïsme, le dégout, la violence. Quand je l’ai vu, tout sourire, en 1re page du journal ce matin, j’ai douté de ce portrait au vitriol. Non, son projet, à Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang* c’est un enterrement de vie de jeune homme permanent. Une célébration du Même comme projet.

Alors bien sûr, le Même rassure. Le même nous renvoie à ce qu’il y a de plus confortable, ce que nous connaissons le mieux, ce que nous pensons maitriser sur le bout des doigts, à l’instar d’une ébriété qui monte imperceptiblement jusqu’au blackout, cette perte de mémoire, de repères et de toute rationalité.

Cela pourrait-il tenir plus d’un soir ? Forcément pas. Parce que la société est faite d’Autres, d’une quantité innombrable d’Autres. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en effraye, c’est la donne avec laquelle tout adulte qui entend construire un projet solide doit composer.

Sacrifier l’Autre sur l’autel du Même, c’est évidemment possible. Ça peut même se faire en musique, en rire et en connivence entre jeunes blancs persuadés de détenir les clés d’un monde idéal, d’une fête permanente, mais immanquablement ça annonce une grosse, grosse, grosse gueule de bois.

*parti nationaliste flamand

4 réflexions sur “Mon enterrement de vie de jeune homme

  1. Salut Tanguy
    J’avoue, j’ai adoré, c’est trop bien écrit. Le travail que tu as fait sur les mots, c’est formidable ! J’aime bien ce jeu de mots « même, nous et l’autre. Seul un grand écrivain peut faire ça.

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