Minority Report

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Bilan tardif d’un mois de silence

C’était en avril dernier, autant dire, médiatiquement, une éternité. Je m’étais lancé le défi, à moi qui conjugue presque tous les attributs du statut de privilégié (jeune, blanc, hétérosexuel, diplômé, valide…) à une langue bien pendue de me taire pendant un mois.

Ce challenge avait tout d’un non-évènement : mon mutisme n’était pas de nature à secouer la toile, ni même les réseaux sociaux ou la blogosphère… Certes, l’un·e ou l’autre ami·e, la puce à l’oreille m’avair lâché, dubitatif, « tu nous raconteras », mais ça s’était arrêté là.

Mon ambition n’était pas, au terme du mois écoulé, de vous livrer, victorieux, un article sur toutes les idées brillantes que, durant un mois, j’avais tues. Au contraire j’ambitionnais de laisser, par mon mutisme, une portion infime d’espace médiatique, de temps d’antenne disponible à d’autres que moi : femmes, non-blanc·hes, non-cisgenres, non-diplômé·e·s, moins-valides, bref, toutes celles et ceux qu’on définit trop souvent par ce qui les éloigne d’une certaine norme.

Tim Mossholder (CC-BY) In the small town of Guadalupe, California, photographer, Lindsey Ross, took photos of women from the area and installed this mural on the side of a historic building. For more information, see this article.

Sur les radars

Mes premiers jours furent donc consacrés à guetter tout ce qui, dans mon espace médiatique immédiat, pouvait, de près ou de loin, s’apparenter à l’expression d’une personne différente de ma catégorie de privilégiés.

Le 3e jour, je découvris, ainsi, par le biais d’une chronique brillante de Sébastien Ministru, Un appartement sur Uranus, œuvre littéraire de Paul B. Preciado, transgenre qui travaille, je cite le chroniqueur, « à déconstruire la norme hétéro-centrée ». Paul B. Preciado floute les limites entre féminin et masculin, hétérosexualité et homosexualité… assez décoiffant !

Le lendemain, intéressant sujet sur les Drag Queens au journal de 13 heures. Le reportage n’a pour une fois pas pour but de mettre en lumière leur différence, mais bien d’attirer l’attention sur « l’offre culturelle qu’ils proposent ». Génial, on avance ! Ah… Le même jour, j’apprends qu’une députée wallonne est priée d’évacuer le parlement parce qu’elle a eu l’outrecuidance de s’y rendre accompagnée de… son bébé de cinq semaines. Vous avez dit régression ?

Dans un magazine belge à grand tirage, je lis, quelques jours plus tard, un article donnant la parole à Mariana Mazzucato, économiste américano-italienne qui consacre ses recherches à la crise de 2008. La présence féminine dans ce milieu est assez rare pour être saluée ! Naturellement, mon regard est attiré à droite par « les articles les plus lus » : me voilà aussitôt rassuré, sur les cinq articles en tête, cinq sont illustrés par les bouilles des ténors de la politique et de la pensée occidentale : des hommes blancs diplômés…

Capture d’écran du Vif L’express, le 2 août 2019

Les prénoms en « a »

Mais j’imagine sans peine ce que vous allez me dire. Depuis quelques mois, de nouvelles figures sont venues occuper l’espace médiatique. De Greta Thunberg à Anuna de Wever, de Carola Rakete à Pia Klemp, de Jacinda Arden à Alexandria Ocasio-Cortez, chacune transforme en une force extraordinaire ce qui, hier encore, aurait fait figure de double-handicap : femme et asperger, femme et exerçant un métier réputé masculin, femme et issue de la migration…

Elles se font entendre et dans ces conditions, prendre la parole détonne, dénote et agace ceux qui s’étaient installés confortablement dans l’habitude de ne voir l’espace médiatique occupé que par leurs semblables. C’est à qui réclamera le plus fort une fessée pour Greta, la prison pour Carola et un retour au pays pour Alexandria. La punchline arrogante permettant de jeter le discrédit sur la personne et la cause qu’elle incarne en même temps, c’est un doublé qui paye au royaume de la médiocrité.

Sea-Watch Captain Carola Rackete – Paul Lovis Wagner CC – BY-SA

Et maintenant on fait quoi ?

Alors dans le monde à naître, quel sera notre job, à nous autres privilégiés ? S’agira-t-il de choisir entre l’arrogance verbeuse et le silence respectueux ? Entre l’Ancien Monde où l’on occupe toute la banquette et le Nouveau où l’on se colle aux vitres dans l’espoir de s’y fondre dans la transparence ?

Et s’il existait (comme toujours) une troisième position ? Celle où, dans la minute qui précède chacune de nos prises de parole, nous autres, privilégiés, nous répéterions une vérité simple.

Une vérité qui, à n’en pas douter, traverse l’esprit de bon nombre de femmes noires homosexuelles, de gens réputés « différents » au moment où ils prennent la parole en public, une certitude qui est : « J’incarne une minorité ».

Oui moi, homme, blanc, cis-genre hétérosexuel, diplômé, à l’abri du besoin et de toute forme de persécution… je ne suis ni plus, ni moins, que le représentant d’une minorité parmi d’autres. Une minorité qu’injustement l’histoire a mise au-devant de la scène durant des millénaires. À moi de regagner ma juste place dans le concert des minorités diverses qui font l’humanité.

Ezra Comeau Jeffrey – Unsplash (CC-BY)

2 réflexions sur “Minority Report

  1. Et moi, Jean Lebrun, homme, blanc, cisgenre hétérosexuel, à l’abri du besoin et de toute forme de persécution, je ne suis ni plus, ni moins, que le représentant d’une minorité encore plus minoritaire, puisque je suis le seul représentant de cette minorité à être moi. Et encore,… pas tous les jours…

    Merci Tanguy pour tes partages.

    1. C’est, en substance, ce que disait Montaigne dans la préface de ses Essais, encourageant les lecteurs à bien vite refermer le livre de peur d’être décus puisque ce livre atypique (le premier du genre) n’était consacré qu’à un seul sujet d’intérêt mineur : lui-même… Un chef d’oeuvre de modestie et une technique évidemment remarquable pour inciter, précisément,à continuer la lecture 🙂

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