12 février 2020

Être une femme puissante

Je m’appelle Birgit Nyborg et je suis Première ministre du Danemark. Je m’appelle Raquel Murillo et je suis inspectrice de police. Je n’existe pas. Enfin, je n’existe que dans la fiction. Cela, avouez-le, revient presque au même.

Des récits

Je n’existe que pour le besoin d’un récit. Mais c’est peut-être précisément cela qui est intéressant. Je ne suis qu’un rôle, j’ai été modelée pour construire un univers qui, par la force du récit et par une ressemblance frappante avec notre monde, contribue à construire le réel, à lui donner du sens.

Alors quel monde construisent Borgen et la Casa de Papel ?

Femme et flic
(CCO) Sofia Sforza Unsplash

Elles sont là

Ces deux objets de la culture populaire nous le dévoilent en fanfare : voilà, elles sont enfin là ! Elles sont enfin représentables, ces femmes en position de force ! Les voici, ces femmes qui ont brisé le plafond de verre. Elles ont la quarantaine assumée, ne sont ni inutilement aguicheuses ni effrontément disgracieuses, elles sont taillées de toute pièce pour nous suggérer, par leurs traits, le réalisme du récit qu’elles portent.

Laissons de côté l’intrigue principale des deux séries, chacun (re)découvrira avec délectation l’ascension politique de la première et l’enquête de la deuxième. Non, regardons un détail beaucoup plus anodin du point de vue de la trame narrative : leur maternité.

La maternité dans les séries
(CCO) Photo by Nathan Dumlao on Unsplash

Des mères ?

Nos deux personnages, quarantenaires je le disais, sont donc mères de famille et haut placées sur l’échelle sociale. Or devinez quoi… l’harmonie entre ces deux engagements ne se déroule pas sans heurts ! L’information relève tellement du lieu commun que personne ne m’en voudra de divulgâcher ce ressort dramatique.

Oh, bien sûr, dans les fictions du 3e millénaire, on attend rarement d’un héros qu’il n’ait pas, en marge de son charisme, de sa force et de son courage, quelques faiblesses, maladresses et lâchetés. Il parait que cela apporte de la profondeur aux caractères, que cela rend le récit moins lisse. Admettons : la part d’ombre est nécessaire. Mais la question qui demeure : pourquoi cette part d’ombre là ?

Héros et héroïnes
(CCO) Photo by Craig McLachlan on Unsplash

Mauvaises !

Birgit et Raquel auraient pu être, hors de la lumière des projecteurs, mettons… alcooliques et cyniques comme Tyrion Lannister, narcissiques et mégalos comme Tony Stark, indécises et malhabiles comme Peter Parker, mais non : Birgit et Raquel sont de mauvaises mères, ce qui, avouons-le, les rend moins sympathiques que la balourdise d’un timide journaliste aux heures perdues où il ne sauve pas le monde.

Vous voyez où l’on veut en venir. Toutes bienvenues qu’elles puissent être, ces protagonistes de fiction semblent nous rappeler un agaçant détail : « Oui, bien sûr, chérie, tu peux être Première ministre », « Bien sûr, miss, vous pouvez être la commissaire en charge du plus important braquage qu’ait connu le pays, mais… », « Mais ce sera au détriment de votre vie familiale et… vous êtes des femmes, rappelez-vous. »

maternité
(CCO) Photo by 🇸🇮 Janko Ferlič on Unsplash

Et moi ?

Qu’on ne se méprenne pas, j’ai adoré autant Borgen que La casa de papel mais, sans doute du fait de mes deux enfants et de mes très locales responsabilités politiques, je n’ai pu m’empêcher de me mettre à la place de Birgit, à la place de Raquel et me demander comment je parviendrai à me sortir d’un tel dilemme. Je me suis mis à leur place, mais très vite, j’ai balayé cette idée saugrenue puisqu’après tout, la question ne se pose pas : je suis un homme.

Oh, je ne suis pas un héros, rassurez-vous. Je n’ai même rien de fictionnel, mais je ne peux m’empêcher de me demander : combien de temps encore faudra-t-il pour que le cinéma représente un jeune papa flic ou politique aux prises avec le difficile choix entre ses engagements sociétaux et familiaux ? Combien de temps encore pour que l’on puisse offrir au monde le récit d’une maternité qui ne soit pas nécessairement incompatible avec les responsabilités ? Ce jour-là peut-être, on pourra commencer à chercher ensemble l’équilibre entre changer le monde et changer les couches des bébés.

pourquoi les héros ne sont jamais aux prises avec leurs responsabilités de pères ?
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Commentaires

Florence Cambron
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Dans le mille Tanguy ! Très bonne réflexion !

Catherine
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Moi je pense que certaines fonctions ne sont pas compatibles avec la parentalité, pas si on veut tout "bien" faire. Sauf que, souvent, la définition de "bien" varie selon que tu aies des ovaires ou pas. Si tu en as, quel que soit ton choix, il sera mauvais et tu te sentiras coupable. Si tu n'en as pas, on s'ébaudira de tout contact avec ta progéniture, en disant que c'est incroyable que, tout occupé que tu sois, tu arrives encore à ne louper l'anniv du petit dernier qu'une fois sur deux... C'est pour ça que tellement de femmes (pas que, mais oui, elles aussi) sont en burn out plus ou moins déguisé: elles se sentent toujours en porte-à-faux par rapport à une de leurs (milliers de) missions, et elles surcompensent en faisant des journées quadruples pour "se faire pardonner" (et ça ne marche pas, puisque la personne qui ne leur pardonne pas, c'est elles). Enfin... ou est-ce moi qui projette??? ;) Merci pour ton "vent" qui secoue là où ça fait du bien.

tanguywera
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La route est encore longue. Qu'aujourd'hui, certaines fonctions se combinent très mal avec la parentalité est une évidence qu'il serait naïf ou malhonnête de ne pas admettre. À nous de bousculer les récits pour que l'on comprenne que c'est la fonction (d'indépendante, de présidente, de militante...) qui doit s'adapter aux femmes qui les occupent et pas le contraire. À ce titre, Jacinda Ardern nous offre un beau récit de parentalité :-)