Qu’on en finisse une fois pour toutes avec la racaille

Article : Qu’on en finisse une fois pour toutes avec la racaille
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21 mars 2021

Qu’on en finisse une fois pour toutes avec la racaille

Samedi dernier à 16 heures, à Liège, ils étaient près de 200 à lancer des pavés sur la police et les vitrines de grands magasins. Le lieu et l’heure importent-il ? De telles scènes se répètent tellement que je ne blâmerais pas les journalistes s’ils avouaient avoir des articles préécrits dans les rédactions dont ils n’auraient plus qu’à changer la date et le nom de la ville ou du quartier. Du reste, en pareilles situations, ce sont les photos qu’on attend plus que les mots : la force des images est inégalable pour couvrir l’évènement.

Les témoins témoignent. Les politiques s’indignent. Les sociologues expliquent sans qu’aucun d’entre eux ne parvienne à vraiment infléchir la lecture de ceux qui étaient déjà acquis à leur vision du monde. Tous usent d’une grammaire commune, celle des faits (sortis ou non de leurs contextes), des populations (plus ou moins pudiquement désignées) et des concepts (violence, révolte, intégration…)

Très vite affluent les commentaires, sans appel, très prévisibles, eux aussi : « de la racaille », « les renvoyer dans leur pays », « tolérance zéro »…  

The people of Manchester break lockdown to join the global Black Lives Matter protests. – Sushil Nash – Unsplash (CCO)

Profils

Ils s’appellent Zain, Mohamed, Lakhdar, ils ont la tête de l’emploi et cochent toutes les cases de la violence, de la révolte et de l’intégration magistralement ratée. Vol avec violence, radicalisation, trafics divers, ils ne sont pas majeurs et leur CV criminel est déjà long comme le bras.

Seules deux choses les distinguent des casseurs de la place Saint-Lambert à Liège : ils ont un prénom et ils n’ont jamais physiquement blessé aucun policier ni cassé aucune vitrine. Ce n’est pas qu’ils aient particulièrement pris soin de se contenir, c’est simplement que Zain, Mohamed et Lakhdar ont pour point commun de n’exister que dans la fiction. Dans cet univers Capharnaüm, avec La vie devant soi ou Rue des voleurs, trois garçons parmi mille enchainent des forfaits derrière la caméra d’une réalisatrice libanaise ou sous les plumes de prix Goncourt. Sur deux heures de temps ou 280 pages, en dépit de leur insolence, de leurs actes répréhensibles, ils existent à nos yeux avec cette profonde humanité qui fait naitre la compassion.

Jeune Noir à l’épée – Pierre Puvis de Chavanne

Paradoxes

Étrange paradoxe que d’avoir tant d’empathie pour les fantômes créés par celles et ceux qui manient les mots avec talent et d’en garder si peu pour ceux qui ne peuvent, ne veulent ou ne savent pas raconter leur propre histoire.

Étrange raccourci que de supposer que le vécu bien réel de ces derniers, parce qu’il est passé sous silence, serait forcément moins douloureux.

Étrange conviction que celle qui autorise à rassembler sans état d’âme tous les Lakhdar, les Mohamed et les Zain pour les appeler sans sourcilier « la racaille ».

Mais soit. Puisqu’il en est ainsi depuis que le monde est monde et que l’homme invente des histoires, continuons à nous abreuver de faits pour réécrire inlassablement ces vies. Donnons de la voix pour faire émerger l’humanité là où certains refusent de la voir. Continuons à choisir les mots-lumière et à les porter jusqu’aux réalités les plus sombres, celles des sales gosses, celles des pauvres, celles des « tox », celle des putes, des immigrés de quatrième génération, celle des exclus, des misérables, histoire qu’on en finisse une fois pour toutes avec cette désignation : la racaille.

Glen Noble – Unsplash – CCO


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