Ma coloscopie

Article : Ma coloscopie
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25 octobre 2024

Ma coloscopie

Jérôme Bosch – Le jardin des délices- vers 1490 (détail) CCO

7h 50, un matin ordinaire : en une poignée de minutes, je m’étais coltiné une interview d’Adrien Dolimont, ministre-président wallon et un résumé du discours de politique générale de Michel Barnier, son homologue français. Outre la fraicheur de leur désignation, les deux hommes partagaient, avec le ciel gris d’un mois d’octobre, ce talent patenté pour vous plomber une journée aussi sûrement que le rappel d’une coloscopie programmée de longue date.

Sur le moment, je ne réagis pas fort ou plutôt, j’accuse le coup, déjà presque résigné, convaincu qu’il faudra s’y faire : les discours sur la nécessaire rigueur budgétaire et les gesticulations visant à convaincre que l’urgence absolue, sur une planète qui oscille entre inondations, feux de forêt et effondrement du vivant, serait d’assainir les finances publiques, je me dis que ça deviendra la norme, de toute façon, pour les mois voire les années à venir.

Jérôme Bosch – Le jardin des délices- vers 1490 (détail) CCO

Une question d’enthousiasme

Mentalement, je me questionne encore : où est-ce que ça a merdé ? On a accusé – peut-être à raison je ne sais pas – les écologistes de porter un discours déprimant à coup de renoncements forcés aux Paris-Bruxelles en avion, à l’entrecôte au petit déjeuner et au grand verre de glyphosate pour se rincer la bouche après le brossage de dent. Soit, admettons. Mais à quel moment l’alternative enthousiasmante a-t-elle été de succomber aux sirènes de l’austérité budgétaire ? À quel moment s’est-on dit que le projet de société qui pouvait nous offrir des lendemains plus chantants que ces pisse-vinaigres écolos, c’étaient des accords de libre-échange, des économies dans l’école et l’hôpital, puis la promesse de l’équilibre des dépenses publiques ?

Entendons-nous bien : je ne doute pas que quantité d’autres projets de société puissent sembler autrement plus grisants que celui qui se dessinerait, en creux, derrière la prise en compte des limites physiques du système terre mais justement, pourquoi celui-là ?

Jérôme Bosch – Le jardin des délices- vers 1490 (détail) CCO

C’est la physique, le problème ?

Quitte à déféquer gaiement sur les contraintes imposées par… mettons… l’épuisement des ressources et le dépassement de sept des neuf frontières planétaires, pourquoi diable se jeter à corps perdu dans les bras d’une maitresse qui, armée d’un martinet, nous prévient qu’il va falloir se tenir tranquille, sans quoi, les agences de notations pourraient rétrograder la valeur de notre dette ?

C’est quoi le problème ? C’est la physique ? Qu’est-ce qui amène à croire que la menace du sermon d’un austère banquier allemand serait plus douloureuse que, pêle-mêle : les zoonoses, les glissements de terrain, l’effondrement des rendements agricoles, l’acidification des océans, les pollutions chimiques et l’explosion des couts de l’énergie ?

Jérôme Bosch – Le jardin des délices- vers 1490 (détail) CCO

Fil d’actu

Évidemment, mes fils d’actualités numériques sont remplis de militant·e·s qui, bien mieux que moi, s’indignent et se révoltent sur l’absurdité sans nom de cette fâcheuse tendance à faire primer une vision dogmatique et orthodoxe des sciences économiques, tendance néolibérale, sur toutes les sciences, sociales d’abord, mais plus largement sur les sciences de la terre dans leur ensemble.

Après la Cop 16 sur la biodiversité qui se déroule en ce moment à Cali, en Colombie, reviendra sa grande sœur climatique d’ici une poignée de semaines. Chacune sera l’occasion de refaire la part belle à des billets de vulgarisation, de sensibilisation, d’humeur et d’indignation. On a presque envie de dire aux médias que ce n’est pas la peine : On trouve déjà, sur toutes les bonnes plateformes, les meilleurs extraits des discours de Raoni et de Greta Thunberg, du pape François, de Jane Goodall et d’Al Gore.

Jérôme Bosch – Le jardin des délices- vers 1490 (détail) CCO

L’action

Alors, fuyant les réseaux et leur impact délétère sur notre santé mentale, on se réfugiera dans l’action. Je crois qu’on fera bien. Tout tend à prouver que, pour le moral comme pour les basculements nécessaires vers d’autres paradigmes, mettre la main à la pâte, faire ce que l’on fait de mieux, comme parent, comme boulanger, comme soignante, comme instituteur, comme architecte, comme poète ou comme flûtiste ne peut apporter que du bon, à soi, à ses proches et au monde.

Mais enfin, l’actualité reviendra. À moins de construire le monde de demain dans un recoin perdu qui échappe à tout contrôle étatique, on devra tôt ou tard faire face aux décisions déconnectées du monde nouveau qui émerge dans les fissures de l’ancien. Alors que faire ?

Jérôme Bosch – Le jardin des délices- vers 1490 (détail) CCO

R.I.S.A.

Je ne vais pas faire le malin. Il m’a fallu bon bout de temps pour trouver la réponse. C’est dans la représentation burlesque de R.I.S.A. de Junior Mthombeni, Cesar Janssens et Fikry El Azzouzi qu’elle m’est apparue, dans toute la force de son évidence.

Elle était là, la réponse, depuis Aristophane au moins, mais je l’avais perdue de vue.

Puisque tout semblait avoir été dit, sur tous les tons, pour dénoncer l’indécence de la morosité stérile, il nous restait le rire. Pas la moquerie, mesquine et humiliante, pas même le détournement grossier et l’ironie cynique, non, un gros et grand rire franc.

Les pitreries de Tijl Ulenspiegel, du brave soldat Švejk, de Nasr Eddin Hodja et des ivrognes de l’Europe entière, de la Pologne aux Balkans en passant par le Puck du songe d’une nuit d’été et l’Arlecchino de la Commedia dell’arte.

C’est un rire, vous l’aurez remarqué, souvent théâtral puisqu’il peut alors rassembler dans un même éclat, un public tout entier pris par l’élan spontané de l’hilarité facile.

C’est un rire carnavalesque qui rappelle que le roi, gonflé d’orgueil, est nu (et qu’il a un sexe minuscule et flétri).

Jérôme Bosch – Le jardin des délices- vers 1490 (détail) CCO

C’est un rire qui reste en tête comme une obsédante mélodie et qui, comme les trompettes israélites ont fait tomber les murs de Jéricho, fissure la citadelle imprenable du sérieux des dirigeants (israéliens compris).

C’est un rire d’enfant qui éclate au milieu d’un enterrement et rappelle à l’assemblée à quel point le macchabée, encore tiède, avait bon d’être vivant.

C’est le rire indomptable et insolent face à la force des lois, des canons et du droit.

C’est le rire des amis et des inconnus.

C’est notre rire. C’est la vie.

Jérôme Bosch – Le jardin des délices- vers 1490 (détail) CCO
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