Et croire au retour du printemps…
C’était l’hiver, il y a quelques semaines.
Le froid piquait mais le temps était clair. En arrivant, à vélo, à l’arrêt de bus, à un peu moins de 50 km de mon lieu de travail, je me suis dit « chiche, poursuivons jusqu’au bout en pédalant ». Et c’était parti. Une simple bifurcation m’avait mené vers des routes parfois familières, parfois inconnues. En avançant, je comblais de vert, de givre et de bleu toutes les zones d’ombre de ma carte invisible. Vous êtes déjà passés par Hoyemont ? c’est joli, Hoyemont.

Arrivé à une dizaine de kilomètres du boulot, ma batterie, déjà souffreteuse, a définitivement rendu l’âme. C’est long, dix kilomètres sur un cheval mort qui tire sa remorque et ses fontes chargées. Je suis arrivé en retard. En sueur. Avec le trouble sentiment d’avoir pris la mauvaise décision au moment de bifurquer… ou en tout cas d’avoir payé cher mon envie d’évasion.
C’est là que j’habite
Alors je ne sais pas vous, mais moi, c’est toujours ce monde que j’habite. C’est là que j’ai toujours habité et ce monde n’a pas changé en plongeant dans l’hiver, ni au moment de tirer péniblement le poids de ma batterie vide.

J’habite ce monde qui n’a de cesse de révéler les innombrables visages de sa beauté, de la canopée guyanaise aux dessins de Miyazaki, des concerts d’Hania Rani à l’éclat sublime du fond du jardin.
J’habite toujours ce monde où le savoir, les connaissances n’ont jamais, dans l’histoire de l’humanité, été à ce point développés, diffusés, vulgarisés et accessibles à tous ceux qui choisissent de ne pas se contenter du prêt à penser.

J’habite ce monde qui détient, dans le creux de ses mains, les innombrables recettes pour faire fleurir les émerveillements de demain. Je ne crois toujours pas que les rêves se brisent. Les poteries se brisent, ça oui, mais on les répare à la feuille d’or et on en fait des kintsugis.
Je cohabite dans ce monde avec des humains que la terre n’avait, jusqu’à ce jour, jamais porté. Leur pensée et leur verbe sont savoureux comme un jus de bissap ou une bière fraiche à l’arrivée. Ils s’appellent Abdenour Bidar et Claire Nouvian, Soulaymane Bachir Diagne et Christiane Taubira, Lauren Bastide et Patrick Chamoiseau, Gaël Faye et Vinciane Despret, Camille Etienne, Cyril Dion, Alain Damasio… Ils ont des mots qui voyagent et circulent, s’ancrent sur du papier pour y demeurer bien accrochés, à l’abri des outrages et des emportements.

Oui la route est belle
Vous m’excuserez, pour cette fois, de ne pas tempérer mon enthousiasme par un « mais » en égrenant la litanie des malheurs du monde. Comme vous, elle m’habite et m’angoisse. Pas un jour ne passe sans que je ne tremble en imaginant la situation des plus fragiles, des plus précaires. Pourtant, chaque fois que j’enfourche mes deux roues, je me confronte à l’implacable réalité : la route est belle.
Oui, la route est belle, même dans les côtes abruptes et caillouteuses. Le vent de face, la route reste belle et sous l’averse, il se trouve des fous pour humer le pétrichor, l’odeur de la terre après la pluie.

Le philosophe Baptiste Morizot a coutume de dire que le printemps ne « revient » pas comme une donnée météorologique cyclique. Non, le printemps se réalise. Il est fait par le réveil des graines en dormance, les mises bas des brebis, des renardes et des biches. Il est activé par le retour des grues et des hirondelles qui traversent les continents, les fleurs qui, volontaires, éclosent et les papillons qui s’animent.
Alors
Sommes-nous mordus par les assauts de l’hiver ? Bien sûr. En sueur à force de tirer des charges trop lourdes ? Tout autant. Mais nous savons où nous allons. Nous y arriverons peut-être trop tard mais en réalité, seul un idiot serait assez bête pour ne pas croire au retour du printemps.

Commentaires