L’amour.

Article : L’amour.
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23 mars 2025

L’amour.

Chers bruyants vendeurs de haine, chers responsables silencieux qui les laissez crier ;

Bien sûr, vous trouverez ridicule cette lettre que je vous adresse.

Je n’ai, face à vous, aucun moyen de négocier un « bon deal », d’entamer un bras de fer dans un rapport de force qui vous ferait plier. Mais voyez-vous, je ressors à l’instant d’une plongée en apnée dans le regard de ma fille de quelques mois. J’y ai trouvé la force et l’idée sans doute un peu absurde de vous écrire.

Dans les yeux d’Anna — ce prénom qui pourrait être celui d’une danseuse russe, d’une chercheuse à Columbia, d’une activiste de Tel-Aviv ou de votre propre fille — j’ai vu ce que les pères du monde entier trouvent dans les yeux de leur enfant en bas âge : l’amour.

Et cet amour quoiqu’intime et indicible, je ne peux m’empêcher d’y ressentir une force qui nous dépasse, quelque chose de profondément politique. Communiste ? Hippie ? Chrétien ? Entendons-nous bien, ma fille, du haut de ses sept mois et demi, n’en connait rien. Elle ne se soucie pas plus des avidités territoriales que de la haine raciale et des modèles de sécurité sociale, mais comme Médine elle pose un point final : l’amour.

Je me doute que vous taxerez de naïveté mes propos, mais si la naïveté est cette candeur ingénue de celui ou celle qui ne regarde pas le monde en face, alors, je crois, sans vous offenser que la vraie naïveté est dans votre camp.

La vraie naïveté, c’est sans doute de se montrer incapable de voir que les liens de solidarité reviennent avec force chaque fois que surgit la catastrophe. Des bombardements aux violences policières, des inondations aux pandémies et des expulsions aux pénuries, partout la fraternité se lève dans le noir avec l’implacable clarté de son verdict : l’amour.

Vous me direz que dans la réalpolitik, dans le sérieux du réarmement ou des guerres culturelles, il n’y a pas de place pour la douceur et la mièvrerie. Je vous répondrai qu’avec votre haine on peut élever des murs, avec notre amour, on peut repenser l’aménagement du territoire. Avec vos armes on peut faire trembler un dictateur, avec notre amour on peut rassembler des bataillons de mères, de pères, de filles, de frères plus soudés que les meilleures unités d’élite. L’amour, comme la vie surgit des fissures du monde que vous avez cru impunément pouvoir violer, exploiter, bétonner, pour en tirer des dividendes. Il est dans le temps des bénévoles qui s’en tamponnent du PIB, dans la grandeur des amitiés, dans les étreintes sans astreintes et les prêts sans tempérament.

La vraie naïveté, c’est de ne pas voir que les réserves de haines ont un point commun avec celles d’uranium, de gaz et de pétrole : elles sont épuisables. L’homophobie, le mépris et les chasses aux sorcières consument et consomment les réserves d’énergie de ceux qui les éprouvent. Pire, elles fondent comme neige au soleil devant l’inépuisable banalité d’une rencontre sincère avec celui ou celle que l’on croyait si différent et qui s’avère n’être rien moins qu’un frère. Pas un bourreau, pas un mercenaire, pas un tortionnaire ne tiendrait plus d’une journée s’il n’avait, sous une carapace de déni, enfoui : l’amour.

C’est sa faiblesse, pensez-vous ?
Non. C’est notre inépuisable force : l’amour.

Photo de Liv Bruce sur Unsplash
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