L’aventurier devenu cul-terreux

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campagne Belgique

Ça pourrait ressembler à la fin d’un roman d’aventure. Enfin non, à un épilogue. À ces quelques pages rajoutées à la fin qui sentent plus la poudre à lessiver que la poudre tout court. Bob  Morane a trois moutards, il les conduit au stage de basket puis file au bureau faire ses heures. Après le repas et la lessive, il s’affale devant la télé. Le dimanche, il tond sa pelouse puis il va promener son chien avec un pull autour du cou. Alors non, on ne peut pas dire que ce soit le genre de vie auquel on a quelque chose à reprocher. Franchement, c’est même une vision du bonheur assez correcte. Oui, c’est vraiment ça : politiquement, socialement, économiquement… correcte. Originale ? Excitante ? Enthousiasmante ? Non, pas franchement mais bon… rassurante. Enfin, il faut avouer que c’est pas avec un réel « rassurant » qu’on fait les meilleures pages d’un roman or justement, mon roman, à vingt-six ans, il était censé en être à ses premiers chapitres.

La gueule devant le notaire qui me lisait, avec autant d’intonation que l’exercice le permettait, les actes d’achat de ma future maison, j’en étais à me faire ces réflexions : j’avais traversé le Québec en solitaire, été kidnappé à Kinshasa, transbahuté dans un wagon digne de l’époque stalinienne entre Budapest et Sofia, j’avais descendu le Nil en rafting en Ouganda, campé au milieu des singes dans la forêt tropicale au Rwanda et j’étais sur le point de devenir « propriétaire » dans un bled dont aucun cartographe ne saurait épeler correctement le nom, un bled au fin fond des Ardennes belges. Ça sent la saga qui s’épuise, non ?

Bon, concrètement,  pour éviter le fiasco éditorial et désaffection massive des lecteurs, je ne vois grosso modo que trois solutions : première, la vie par procuration. Je me cale bien confortablement devant mon écran d’ordi et je vous donne mon avis sur la marche du monde. Pour les vingt prochaines années, sous prétexte qu’un jour, j’ai voyagé, j’ai vécu et que j’ai rencontré des gens à gauche à droite, je me permets d’étaler sur les réseaux sociaux et sur mondoblog mes indignations et mes colères, de plus en plus détachées de mon quotidien, de mon vécu et de plus en plus dépendantes des canaux d’information que vous pouvez, tout aussi bien que moi, consulter critiquer, recouper. Résultat des courses, ce que je raconte n’a, finalement, plus aucun intérêt outre rajouter du verbiage par-dessus le brouhaha perpétuel de la toile.

Deuxième solution, je me transformer illico en détective/sociologue du monde rural. J’utilise Mondoblog pour livrer au monde les plus noirs secrets de l’agriculteur du cru. Obligé de forcer le trait pour me rendre intéressant, je monte des scandales sur fond de pesticides, d’engrais, de consanguinité et de maltraitance animale. La série « La Trêve » a pas mal fonctionné à la télé en choisissant un cadre de tournage relativement similaire à celui dans lequel je m’apprête à plonger alors avec un peu de chance, en surfant sur la vague, je peux garder des lecteurs deux ou trois saisons, le temps que le public se lasse de cet exotisme de proximité et retourne à la conviction que le seul endroit où il se passe des choses qui vaillent la peine d’être racontées, c’est dans les villes tentaculaires.

Troisième possibilité je pars sur le pari qu’à vingt-six ans, entre les tracteurs, les forêts et les hollandais à vélo, il y a des choses à vivre en 2016 dans une commune rurale en Belgique. Il y a des histoires à raconter au-delà des contes folkloriques des tordus d’hier et des ragots télévisés des demeurés d’aujourd’hui. Il y a des gens à rencontrer au-delà et du paysan grincheux et du touriste en mal d’air pur. Certes, ce n’est peut-être pas la voie sur laquelle l’aventure nous attend au détour d’un chemin mais c’est sans doute le meilleur endroit pour en écrire une nouvelle. C’est sans doute le meilleur endroit pour commencer à construire, pierre par pierre, un monde à la fois neuf et nourri de bribes de savoirs traditionnels qu’il ne faudrait pas se perdre car c’est d’eux, et d’une bonne dose d’innovation, qu’on pourra faire renaitre la société capable se fondre rapidement et intelligemment dans une nature encore présente.

Je suis confiant, en regardant ce paysage familier avec le regard du voyageur, j’y ferai naitre des mots qui disent, plus encore qu’avant, ma révolte, ma passion et mon engagement. Bob Morane en cul-terreux, ça sonne pas si mal au final.

A suivre.

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