Face A : Debout citoyen, viens faire le guignol !

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Enfilez vos bonnets, banade de Schtroumpf

Je n’aurais jamais cru, à plusieurs semaines d’Halloween, à plusieurs mois du carnaval, voir sur ma ville natale un tel déferlement de citadins déguisés en guignols ! L’appel lancé par la province de Liège avait été clair : nous avons fait confectionner 10 000 bonnets phrygiens multicolores dans nos ateliers, il ne nous manque plus que 10 000 moutons pour venir les enfiler et bêler tous en cœur.

putain de foule anonyme

Docile, le peuple liégeois s’est exécuté. Bravant – quel courage ! – la menace terroriste, il s’est rassemblé sur la grand-place de la ville pour répondre à l’appel du berger. « Debout citoyens ! » et puis fermez vos gueules et marchez au pas.

Une com’ en béton!

Il faut dire que point de vue communication, la province avait  fait fort. Simple. Complet. Efficace. On prend tous les symboles fédérateurs et on en fait notre charte graphique : un bonnet phrygiens, un Ginkbo Biloba, une fleur, une gamine aux jolies cuisses nues qui tient un crayon dans son poing levé, un phénix puis un chevalier parce que c’est cool, les chevaliers, les enfants aiment bien.

Et le message ? C’est quoi le message ? Qu’on est prêts à se battre en cotte de mailles à coup de crayon contre l’esclavage de l’arme atomique quitte à mourir et à renaître de nos cendres grâce au pouvoir des fleurs !

Réunion au sommet

Bon, c’est vrai que c’est pas très lisible. On va plutôt dire que ce qui nous fédère, ce qui nous mobilise, c’est la citoyenneté, l’humanité ! Ouais ! C’est bien ça, c’est flou, tout le monde y met ce qu’il veut et ça rassemblera du monde !

Bon, maintenant, les gestes. Qu’est-ce qu’on va faire faire aux gens pour qu’ils se sentent participer à notre événement ? Attention, il faut du geste fort, de l’engagement pur alors réfléchissons… Oui, j’ai trouvé, on va faire une balade à vélo, un trivial pursuit géant et puis on les parquera devant un concert gratuit ! Ça c’est du geste mobilisateur. En fin de compte, les gens pourront rentrer chez eux et se dire qu’ils ont accompli leur devoir de citoyen au-delà de toute espérance, qu’ils se sont engagés ! Ouais !beauveloravel-On a les images, on a les gestes, il ne reste plus que les mots. Moins important les mots. Il faut les lire, c’est fatigant de lire. Bon, on va se contenter de deux lignes en dernière page de notre magazine trimestriel mais attention, il faut surtout que tous les buzzwords se retrouvent : « environnement », « migration », « politique »… Oui et il faut surtout un vocabulaire positif, pas de « crise », de « catastrophe », de « problèmes », on veut du rêve ! Puis il faut que ce soit mobilisant. J’ai une idée, on n’a qu’à demander aux gens de signer. C’est cool de signer une pétition, ça prend 45 secondes et ça donne l’impression aux gens d’avoir agi. Nickel Marcel, on envoie ça à l’imprimeur, et n’oublie pas de rester très vague, on ne doit s’engager à rien. T’imagines, on devrait répondre de nos actes ! Reçu 5/5 :

« Face aux divers défis environnementaux, économiques, migratoires et politiques que notre planète en transition doit relever, tous ensemble replaçons l’Humain au centre de nos préoccupation. »

-Faudrait aussi une brochette de personnalités insipides qui ont « déjà signé », ça mobilisera aussi les gens.

-Sans souci, j’irai trouver un humoriste, un designer et un chef d’entreprise, comme ça tout le monde sera content : on a le côté sympa, le côté culture et le côté business !

-Mais dis-moi, Paulo, mais ça fait pas trop « Centre démocrate Humaniste » ça, « replacer l’Humain au centre de nos préoccupations » ?

-Chuuuut, c’était un message caché. Il faut pas le dire !

-Mais que va dire la droite ?

-T’en fais pas, on pondra un article sur les retombées économiques de l’événement et les bénéfices escomptés dans le domaine de l’Horeca et on arrivera à fédérer même les libéraux.

 

Hum.

 

Alors évidemment, la lutte pour les valeurs qui nous mobilisent doit se parer de symboles pour être visible dans une société de l’image. Mais quand le symbole devient en lui-même l’alpha et l’oméga de toute lutte, il faut oser l’appeler par son nom : une coquille vide.

Evidemment, l’homme de la rue doit pouvoir, par des gestes, même symboliques, participer à l’action collective mais quand ces gestes tiennent, au mieux, du divertissement badin et au pire, de la manipulation abrutissante, peut-on encore dire que le geste est porteur de quoi que ce soit ? Une marionnette aurait plus de libre arbitre.

Un message complet, holistique, rassembleur, tout le monde en rêve évidemment mais quand il s’ouvre tellement qu’il vire au consensus mou qui n’engage à rien ni ne signifie rien, quelle différence avec les formes les plus décomplexées de propagande ?

Cette coquille vide, ces pitreries de polichinelle, cette propagande éhontée mettent en lumière un sérieux dysfonctionnement dans les mécanismes de militance. Si l’engagement, aujourd’hui, consiste à venir bêler en troupeau « humanité » à l’appel d’un gouvernement qui, par l’occasion, en profite pour ne pas rendre compte de ses actes,  alors je ne donne pas cher de la peau de notre démocratie.

6 réflexions sur “Face A : Debout citoyen, viens faire le guignol !

    1. Je pense qu’il y a plusieurs manières de faire fonctionner la démocratie. Aller écouter des concerts et faire des promenades à vélo n’en font pas nécessairement partie mais… patience, la face B arrive avec des vraies initiatives citoyennes pour se réapproprier la démocratie en Belgique comme ailleurs.

  1. L’impression de libre arbitre controlé et la poudre jetée aux yeux des pauvres moutons que nous sommes n’est certes pas une perspective joyeuse mais comment faire bouger les choses quand la plupart du commun des mortels se dit heureux et recule devant le changement…

    De beaux défis auxquels j’espère pouvoir participer mais aurais-je le courage d’y consacrer mon temps si « précieux »

    1. Merci pour ton commentaire,

      Je te (vous) promets un article de solutions pour sortir de cette poudre aux yeux avec des solutions qui ne prennent pas trop de notre temps parce que, oui, il est précieux.

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