Trois murs de crépis délavés

Déçus !

Été 2015, fin de voyage de noces.

Notre pérégrination européenne se terminait sur une note franchement décevante. Mais si hein, vous savez bien : ces moments au terme d’un long city-trip où vous êtes déjà bâfrés de monuments, de musées, de rues pittoresques et où vous vous dites, comme devant la carte des desserts… et si, après tout, pour ne rien rater, on allait voir…

C’était franchement nul. Je n’ai pris aucune photo de l’endroit à tel point qu’à l’heure d’écrire cet article, il m’a fallu aller sur internet pour retrouver des vues de cet endroit. Voyez plutôt :

Avouez que le lieu n’a pas particulièrement de charme : des volumes rectangulaires comme la Sérénissime en compte par milliers, un crépi délavé… Ce petit coin de Cannareggio, c’est le quartier de la fonderie. Fonderie, en italien, se dit ghetto. C’est là qu’en 1516, le conseil des Dix a décidé de circonscrire les juifs de la ville. Le bâtiment que vous voyez n’est ni plus ni moins que la plus ancienne synagogue de la ville. Là, depuis plus de cinq siècles se succèdent des générations d’israélites prétendument pleins aux as. Pourtant, avouez qu’elle a moins de gueule que la basilique Saint-Marc, cette synagogue ! Sans l’aide d’un guide avisé, on serait passé à côté sans lever les yeux.


La toile est de Vermeer, c’est probablement la dernière qu’il a peinte, on l’appelle l’allégorie de la foi, elle date d’environ 1670-1674. Un ciboire et un crucifix sur une table qui a tout d’un autel : pas de doute, on est dans une église catholique! Et pourtant l’architecture intérieure ne paye pas de mine : pas de hauts plafonds voutés, de colonnes, de vitraux : un mur de crépis délavé… Au fond, un paravent semble prêt à être ramené devant la toile du crucifié. Nous sommes à Delft, en pays protestant et les catholiques – dont le culte est « toléré » – se voient attribué un quartier, le coin des papistes. Ils sont réduits à établir leurs églises clandestines dans des appartements privés, le plus discrètement possible. Il fait bon vivre sa foi dans le pays le plus tolérant d’Europe au XVIIe siècle.

2017, Liège. Il faut un œil entrainé pour trouver une mosquée dans ma ville d’origine. Et pourtant, il parait que certains quartiers sont littéralement « envahis » par les mahométans et qu’on n’y trouve plus que des familles de confession musulmane. Certes, le vendredi, on voit converger les fidèles en djellabah vers ce qui, par déduction, doit sans doute être un lieu de prière, mais en dehors des heures de culte, les bâtiments en question ont tout d’immeubles n’ayant d’autre vocation qu’accueillir, sans confort, des familles à revenu modeste. Pour toute façade, ils n’arborent, sans fierté, qu’un vieux mur de crépis délavé.
Que nous apprend ce rapide balayage de cinq-cents ans d’histoire ? À vous de juger.
Pour ma part, j’en retire beaucoup de modestie et le malaise honteux de n’être pas bien plus avancé que mes lointains aïeux. Modestie mêlée de honte face à ce qu’on appelle pompeusement la tolérance, le triomphe des droits de l’homme, le progrès…
Si « tolérer » veut dire « autoriser à camoufler sa foi derrière un mur de crépi délavé », alors, cessons de nous demander pourquoi nous connaissons si peu les réalités des pratiques religieuses de ces communautés et pourquoi la tolérance n’est finalement qu’une parole en l’air.

Si on le sortait de son siècle d’or, Vermeer verrait-il une telle différence entre ses Pays-Bas méridionaux, et cette Europe du XXIe siècle où l’on affirme, devant des murs de crépis délavés qu’aujourd’hui est garantie « la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites » (article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme).

Si notre tolérance en 2017, consiste à ne pas daigner offrir aux fidèles mieux qu’un mur de crépi dans un quartier périphérique, alors qu’est-ce qui nous différencie de ces membres du Conseil des Dix à Venise, ceux qui, voici un demi-millénaire parquaient les juifs dans des ghettos ?

Ce n’est pas en construisant des minarets que nous renforcerons le communautarisme, c’est en reléguant la foi derrière des murs de crépis délavés.

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