Noël, nouvel an : répétition générale

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Recommencer

(C0) Champagne! par Kerolic

Chaque année recommencer…

Le même brunch de fin d’année avec les mêmes collègues qui finira sur le même marché de Noël dans le même état d’ébriété avancée.

Ensuite, voir arriver le même réveillon de Noël, les mêmes repas interminables, le même décompte avant de s’écrier, un an plus tard, jour pour jour, heure pour heure, minute pour minute, de la même voix convaincue ces deux mêmes mots : bonne année !

Au gré des séparations et des naissances, des embauches et des démissions, des amitiés qui se nouent et se dénouent, le casting change un peu mais au fond, le scénario est connu d’avance et reste tel que chanté par Renaud depuis plus de quarante ans :

En décembre c’est l’apothéose,
La grande bouffe et les petits cadeaux,
Ils sont toujours aussi moroses,
Mais y’a de la joie dans les ghettos,
La Terre peut s’arrêter de tourner,
Ils rateront pas leur réveillon
Moi je voudrais tous les voir crever,
Étouffés de dinde aux marrons.

Cyclique

(CO) Circle par Carola

Pris au piège dans cette certitude que le temps doit forcément passer, que les choses doivent forcément évoluer, progresser, aller de l’avant, l’être humain moyen ne peut qu’éprouver un jour ou l’autre un sentiment de malaise au retour des fêtes de fin d’année. Arrive immanquablement une forme de nausée face à la répétition d’évènements, certes, souvent heureux, mais, avouons-le, tellement semblables et prévisibles qu’on en vient à confondre le repas de 2016 et celui de 2015, les cadeaux offerts et les présents reçus, les clichés d’hier et les selfies de demain. Le tout se mêle dans un imbroglio qui dégage un désagréable sentiment de « déjà vu » qui fout la gerbe avant même l’indigestion de bûche.

Là où ça coince

Time par Dimitris Kalogeropoylos

Au fond, j’exagère : on revit sans trop de difficultés ces gueuletons pantagruéliques et ces échanges de bons procédés. Certes, enfant, je me demandais quand même le sens qu’il y avait à se réjouir de la naissance d’un Sauveur qu’on savait destiné à être crucifié au mois d’avril suivant, mais passée cet aberration liturgique, Noël et le nouvel an restaient, bien que redondants, de bons moments.

Là où ça coinçait, là où ça coince toujours, c’est à l’heure des bonnes résolutions. À ce moment précis, le temps cyclique de l’éternel retour se mêle au temps linéaire de la volonté d’avancer, de prendre en compte les leçons du passé. Moment de paradoxe absolu, il nous engage à tout faire pour que les douze mois qui viennent soient différents des douze précédents dans le but de… pouvoir revivre à l’identique le même moment dans un an jour pour jour, heure pour heure, minute pour minute.

Alors quoi ?

Diogène et les chiens – Jean-Léon Gérôme

De cyclique, on devient alors cynique. On snobe le naïf qui, selon l’expression de circonstance, « croit encore au père Noël » en formulant ses vœux et ses promesses ou en nous souhaitant « une bonne année ». On dédaigne l’étalage de bonne volonté en faisant savoir à qui veut bien l’entendre que « nous, on sait ! », « on ne nous la fait plus ! ». Les bons vœux, les bonnes résolutions, à quoi bon ?

Fantastique moment de clairvoyance, et après ? Qu’a-t-on gagné, sinon une contenance de façade, à afficher ainsi notre prétendue lucidité ?

La vérité, finalement, c’est qu’il est tout aussi ridicule de ne pas prendre de bonnes résolutions que d’en prendre. L’homme et la femme modernes se retrouvent donc entre deux murs qui nous renvoient l’un et l’autre à l’absurdité de notre vision du temps. Qu’on progresse ou qu’on tourne en rond, nous amène, finalement, exactement au même point.

Rappelez-vous Sisyphe

(C0) Sisyphe par Filtran

« Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. »

Ce caillou qui roule d’un bout à l’autre de la montagne, c’est l’incessant bal des années qui se succèdent et se ressemblent, ce sont nos bonnes résolutions, nos fausses révolutions qui cèdent après avoir mobilisés nos efforts d’un an, d’un mois, d’une semaine. Ce caillou, c’est notre condition d’hommes et de femmes prisonnier.e.s en Absurdistan. Prenons de la hauteur, regardons-nous crier « bonne année ! » On a l’air con, n’est-ce pas ? Et le pire, c’est qu’on le sait et qu’on sait, depuis Brassens, que le temps ne fait rien à l’affaire…

« Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient »

Vodka-Red bull

La meilleure image que j’aie pu trouver de cette étrange condition de « réveillonnaire », c’est ce cocktail infâme d’alcool à bas prix et de boisson énergisante. Gonflés à bloc d’une énergie artificielle, d’une lucidité éthylique, je nous vois déjà, vers cinq heures du matin, au soir du 1er janvier 2018, assis dans l’herbe trempée à voir tourner le ciel. Alors, grâce ou en dépit de tout ce qui vient d’être pensé, avec la voix pâteuse et le regard aussi vide que pétillant, on se répètera cette phrase qui nous donne de l’élan, comme une promesse aux étoiles, un mantra, un leitmotiv :

Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Et au matin relire Camus. Aussi. Beaucoup. Souvent. Comme si on ne l’avait jamais lu.

 

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