Chronique des semeurs de mauvaises herbes

Article : Chronique des semeurs de mauvaises herbes
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23 mai 2020

Chronique des semeurs de mauvaises herbes

Lundi

Lundi on va retrouver de vieux amis cultivateurs et s’échanger des semences indigènes. Ils s’appellent Pablo Servigne, Virginie Despentes, Vandana Shiva, Bruno Latour, Amandine Gay et Alain Damasio. On a passé le confinement ensemble. Par les pages des furtifs, d’Où atterrir et de L’entraide, on a gardé le contact. Par l’intermédiaire de La Poudre de Kiffe ta race et des couilles sur la table, on a amené leurs voix jusqu’à nos oreilles. Sur un terrain en friche occupé illégalement, ils vont semer leurs mots sur 200 pages bien tassées. Ca s’appelle Éloge des mauvaises herbes, ils y règlent leur dette à l’égard de la ZAD de Notre-Dame des Landes. C’est paru aux Liens qui Libèrent. Forcément, on repart les poches pleines, on est gonflé à bloc pour la semaine qui commence.

Éloge des Mauvaises Herbes – Tanguy Wera (CCO)

Mardi

Mardi on va grimper sur un vélo pour aller semer. On va s’emparer de terrains et des distances qui ne sont pas pensées pour le vélo et on va y faire sa place. Masqué face aux élèves masqués, on va s’efforcer de semer, avec l’énergie de l’ultime urgence, les graines dont débordent nos poches. Cet auteur n’est pas au programme ? Qu’importe ? On va s’efforcer, 8 heures durant, de leur offrir le terreau critique et quelques bribes de culture pour que croissent en eux, qui sait, quelques pousses indomptables.

Retour en classe – Tanguy Wera (CCO)

Mercredi

Mercredi on va traquer tout ce qui n’a pas à se trouver dans nos jardins mal fréquentés. Parce que pour qu’y poussent en liberté nos mauvaises herbes, il faut y exterminer les relents d’un monde à vomir : canettes, déchets radioactifs et rugissement de moteurs débridés : on va combattre ensemble avec la dernière énergie les rebuts de ce monde à détruire pour que la terre soit propice à accueillir nos mauvaises herbes.

[Stoumont : à partager sans modération!]Chères voisines, chers voisins,Nous avons absolument besoin de vous pour…

Publiée par Tanguy Wéra sur Mercredi 20 mai 2020

Jeudi

Jeudi on va repiquer des tomates. Au sens propre — Les mains sales. Des charnues de Huy, des tétons de Vénus et des Roses de Bernes et des Triomphes de Liège… Des fruits rouges échangés en sous-main, hors des radars de ceux qui voudraient enfermer dans des cases les graines et les hommes qui rêvent de liberté. D’un geste banal, on démontre que tous les moyens mis en œuvre pour dresser des barrières seront toujours insuffisants face à l’espoir de récolte d’un meilleur été.

Pommes d’or – Tanguy Wera (CCO)

Vendredi

Vendredi, on va se féliciter avec une ministre de l’Environnement de voir les mauvaises herbes gagner du terrain. Ajouter 1000 hectares de réserve naturelle dans un pays-confetti surpeuplé, c’est un geste de défi. C’est retirer 1000 hectares à la productivité, l’exploitation, la bétonisation, la marchandisation. C’est une victoire insuffisante peut-être, mais on ne niera pas que 1000 hectares cela fait de la place pour semer des mauvaises herbes.

Tanguy Wera – Céline Tellier : Réserve naturelle de la fagne de Malchamps (CCO)

Samedi

Samedi on récoltera les fruits, les légumes, la farine, le lard et les fromages de productrices et producteurs qui court-circuitent la grande distribution. Avec eux, on multiplie les réseaux parallèles, les chemins herbeux qui jamais ne rentreront dans les allées javellisées des hypermarchés.

Alors on s’arrêtera. On regardera nos enfants courir à poil dans les herbes hautes avec un arrosoir ridicule. On croquera des radis comme on croque la vie, en prenant le temps de l’insouciance avant de recommencer avec l’énergie et l’émerveillement du premier jour.

Épilogue

Ils vous reprocheront d’employer ce pronom « on » alors que vous décrivez votre propre destin individuel : vous leur leur répondrez qu’il n’existe rien de semblable à « un destin individuel » dans le monde des mauvaises herbes. Chaque histoire porte en elle une biodiversité d’itinéraires croisés et interdépendants. Le « je » n’a aucun sens.

Ils vous reprocheront d’employer le futur alors que vous décrivez la semaine qui vient de s’écouler : alors vous leur répondrez que les seuls temps verbaux qui valent pour l’urgence d’agir qui nous occupe sont le présent et le futur.

Mauvaises Herbes et fleurs sauvages – Tanguy Wera (CCO)

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