Top 10 de 2020 en mode encyclopédie chinoise

Article : Top 10 de 2020 en mode encyclopédie chinoise
26 décembre 2020

Top 10 de 2020 en mode encyclopédie chinoise

Dans un emboitement vertigineux digne de poupées russes de LEJ, le philosophe français Michel Foucault cite, dans la préface de son ouvrage Les Mots et les Choses, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges qui lui-même prétend citer une encyclopédie chinoise où il est écrit que les animaux se divisent en a) appartenant à l’Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches.

Pangolin @AfricaMuseum Tervueren – Louis Mornaud on Unsplash (CC0)

D’aussi loin que je me souvienne, aucun texte n’est jamais parvenu à me faire atteindre un tel degré d’amusement doublé de délectation intellectuelle que celui-là. Le rire provoqué par « l’impossibilité nue de penser cela » fournit à Foucault l’assise d’une réflexion parmi les plus brillantes du XXe siècle. N’étant pas Foucault, elle me sert de prétexte à une tâche un rien moins ambitieuse : mon top 10 de 2020.

N’étant d’ailleurs expert en rien, je n’ai la prétention de n’établir aucun classement qui irait du meilleur au pire en passant par la pépite underground dont je serais le génial découvreur. Sans doute est-ce pour cela que je m’abrite derrière Borges pour vous livrer ce top 10 un peu bancal.

1. Les furtifs, Alain Damasio

Les Furtifs, Alain Damasio – Tanguy Wera (CC0)

Je vais déjà mal commencer. Je n’arriverai pas à prétendre que les furtifs est un roman haletant qui se lit avec la gourmandise insatiable d’un huitième tome d’Harry Potter. Sur 700 pages, Damasio alterne un propos riche et dense avec, sans doute, quelques longueurs, mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est que la pensée qui transporte le récit et le lecteur à son bord tient du génie. Damasio fait la synthèse du bon millier de questions que l’on se pose, de celles qu’on devrait se poser et de celles qu’on ne se pose pas encore, mais qui devraient nous occuper l’esprit, il en fait un récit polyphonique qui mérite de figurer sur la table de chevet de toute personne qui projette sa vie sur cette planète dans 20 ans.

2. Christiane Taubira

« Christiane Taubira » by Parti socialiste is licensed under CC BY-NC-ND 2.0

Le premier et dernier roman en date de l’ancienne garde des Sceaux de la République française est paru en septembre dernier. Je ne l’ai pas lu, je ne pourrai donc rien en dire. Mais elle est créditée pour l’ensemble de son œuvre, écrite ou orale. Elle obtient la palme pour chacune de ses pages, chacun de ses discours, chacune de ses interviews, chacune de ses citations prononcées avec la délectation d’un fondant chocolat-caramel au beurre salé.

Un jour, quand j’aurai 68 ans, je serai une femme noire qui conjugue avec tant d’aisance la culture et l’indignation et si je n’y arrivais pas, du moins aurais-je la certitude que tendre vers cet horizon ne peut qu’être la meilleure idée qui soit.

3. Petit Traité d’écologie sauvage, Alessandro Pignocchi

Petit traité d’écologie sauvage, Alessandro Pignocchi – Tanguy Wera (CCO)

À la suite de celui de Taubira, j’aurais pu inscrire le nom de Philippe Descola dans ma liste des vénérables à la pensée magnétique, mais, plutôt que de commencer par ses cours au collège de France ou le volumineux Par-delà Nature et Culture qui trône toujours, entamé, sur ma table de nuit, je ne peux que vous recommander de le rencontrer par l’entremise d’Alessandro Pignocchi et son drolissime Petit traité d’écologie sauvage. Ok, c’est le titre le moins avenant qui soit pour une Bande Dessinée (quoique, le troisième tome mythopoïèse, lui dispute le podium du titre le plus chelou), mais entrer dans la pensée de Descola par le rire que provoquent les mésanges punks de Puntish me semble être la meilleure porte d’entrée. En même temps, je vous dis cela après vous avoir avoué que Michel Foucault était mon humoriste préféré… je crois que je me suis grillé.

4. La ZAD

« Notre dame des landes : touche pas à ma ZAD!! » by galerie collective – NON à l’aéroport NDDL is licensed under CC BY-NC-ND 2.0

Je n’ai jamais mis les pieds dans une ZAD (Zone à défendre). Je dois être, comme 98 % de la population mondiale, toujours plus radical à l’heure de m’endormir qu’au réveil, quand il faut décider entre soit partir travailler en ville, soit abandonner sa famille pour aller faire cuire des racines sous des bâches percées entre des épicéas mouillés dans une légère odeur de pisse. Et pourtant je sens que derrière le principe et la mise en œuvre des ZAD, où qu’elles soient situées et aussi discutables qu’elles puissent être (surtout si elles sont discutables, en fait), il y a, en germe, un formidable catalyseur de créativité. Pour s’en convaincre au chaud dans sa chaumière, il suffit d’écouter Félicien Bogaerts ou de lire la recomposition des mondes de l’ami Pignocchi dont je viens de vous dire un mot ou encore l’éloge des mauvaises herbes qui reprend des textes de Pablo Servigne, Vandana Shiva, Alain Damasio, Bruno Latour, Virginie Despentes, David Graeber… que du beau monde !

5. Sismique #41 : Stéphane Linou

Photo by Noah Buscher on Unsplash

On ne va pas se mentir, les accents prononcés d’autres aires linguistiques francophones que la morne région parisienne, ça peut vous décrébiliser sévère. On a beau se dire que c’est un préjugé dégueulasse qu’on doit s’empresser de casser : quand on entend Isabelle Stengers et son phrasé bruxellois ou François Bellefeuille, natif de Trois Rivières, on a plus envie d’ouvrir des bières pour trinquer avec eux que de boire religieusement leurs paroles. Bernard Linou, c’est pareil. Chez lui, l’accent méridional fait naitre la nostalgie des vacances dans le Sud alors que le propos n’est absolument pas celui d’un farniente sous le mistral… au contraire même. Il peut carrément foutre un peu la trouille, mais se classe parmi les excellents millésimes de Sismique qui pourtant place souvent la barre haut.

6. Ears have no Eyelid, Jean-Christophe Renault

C’est comme le chanteur Daan qui après s’être imposé dans tous les lieux branchés avec des singles électros très respectables s’était permis la coquetterie d’intituler son septième album « Manhay« , du nom d’une petite commune rurale ardennaise à 1000 lieues des temples de la house. Le très local pianiste Jean-Christophe Renault livre un album où se côtoient des titres dignes d’une liste de Borges (encore) : Vai dove la musica ti porta, Valse sans titre n° 4, The wandering soul pour se clôturer sur – un Zabonpré variation du nom d’un encore-moins-célèbre-que-Manhay lieu-dit de la commune de Stoumont. Les notes de Jean-Christophe Renaud rappellent la force tranquille, nostalgique et motrice d’un Ludovico Einaudi. C’est beau. Ça se savoure.

7. Fantômes de la mer, Bruce Clarke

Fantôme 4 – (C) Bruce Clarke

Dans le très vaste fourretout des œuvres d’art dites engagées, celles qui touchent aux questions de migration ont à mon sens un statut particulier. Quantité de nobles causes soumettent les plus talentueux artistes à raboter leurs œuvres pour qu’elles rentrent dans le carcan serré d’un message univoque et, partant, passablement appauvri. Les questions de migrations en revanche, en ce qu’elles touchent à l’essence même de ce qui fait notre humanité dans tout ce qu’elle a d’indicible — nos corps, le fil ténu qui nous retient à la vie — brident rarement la créativité des artistes. C’est en tout cas ce qui se dégage des fantômes de la mer de Bruce Clarke qui résonnent en écho aux récits de Lesbos, de Lampedusa, de Calais et d’ailleurs.

8. Le n° 139 d’Imagine Demain le Monde

Imagine n°139 – Tanguy Wera (CC0)

Il aura fallu attendre le 8e élément de ce top 10 de 2020 pour que me vienne à l’esprit que cette année nous aura fait vivre, collectivement, quelques événements particuliers. Au début de l’été, en tout cas, l’équipe du bimestriel Imagine Demain Le Monde livrait sa réponse à la pandémie garantie 100 % résilience et « monde d’après ». Se le remémorer en décembre fera sourire les cyniques fiers de répéter à l’envi « qu’ils sont bien loin, les espoirs du monde d’après ». Je les prierai d’aller gentiment se faire enfiler des colliers de nouilles tant ma conviction est grande que les chances qu’il advienne, ce monde d’après, n’a d’autre unité de mesure que l’énergie qu’on mettra pour qu’il en soit ainsi. Alors si en avril, en décembre ou même en octobre 2028, il se trouve des fous pour croire qu’il est utile de lui donner des contours, à ce monde d’après, ils me trouveront à leur côté.

9. Les conférences de Philippe Meirieu

Philippe Meirieu à Liège – Tanguy Wera (CCO)

J’ai toujours préféré plonger les mains dans le cambouis des pratiques pédagogiques que de disserter sur les tenants et aboutissants des réformes nécessaires de notre institution scolaire. Je ne voue aucune haine particulière aux pédagogues en chambre et autres spécialistes en sciences de l’éducation, j’ai juste une indifférence difficilement dissimulable pour ce qui les anime. Allez savoir pourquoi, Philippe Meirieu, en plus d’avoir un des sites internets les plus hideux du net, formule aussi des idées profondément lumineuses pour notre enseignement. Il gagnerait à être invité à échanger avec tout praticien de l’éducation qui aime un tant soit peu son métier. On a eu cette chance inouïe avec mes collègues, quelques jours avant d’être confinés, il y a une éternité, ça restera donc pour moi la plus indétrônable conférence de 2020.

10. La Belgique

L’Amblève à Cheneux – Tangiu Wera (CCO)

On avait prévu, en janvier dernier, d’y passer nos vacances tous les quatre. On ne s’attendait pas à être 11 millions à être très fortement encouragés à le faire. En attendant, on a (re) découvert Chimay, Rochefort, Maredsous, le Sahara de Lommel, les draisines de la Molignée, les musées vides de Bruxelles et de Gand. On a randonné avec des ânes, sillonné sur deux roues les 45 km par monts et par vaux depuis la maison jusqu’au boulot. La Belgique, on y a semé des courgettes, ceuilli des myrtilles, des cèpes, des bolets et des baies de genévrier, bu des bières, conçu du pain de A à Z et franchement… on vous le conseille aussi sûrement qu’un concerto de Damasio, une BD de Taubira et toutes ces étranges chimères qui sont venues nous saluer en 2020.

On les remercie.

Bonne année à tou·te·s !

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Commentaires

Lubba
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Top 10 idylllique
Merci pour ce partage Tanguy

Tanguy Wera
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Merci Lubba! Et bonne année à la petite famille ‍‍‍