tanguywera

Quatre voyages et un enterrement (1/2)

Chacun ses mythologies familiales.

Chez moi, il y a ce grand-père qui, en congrès au Chili pendant le coup d’État de 1973, a dû fuir clandestinement vers le Pérou ; il y a un arrière-grand-oncle dévoré par les cannibales dans une région d’Afrique dont le nom s’est perdu dans les mémoires et un aïeul soldat de Napoléon qui a sans doute parcouru l’Europe la baïonnette sur le dos au gré des conquêtes de l’Empereur.

Alors j’ai voulu donner le change. J’ai voulu, moi aussi, pouvoir raconter à mes fils le soleil qui se couche sur la mosquée bleue à Istanbul, les matins au YMCA* de Brooklyn et le rafting sur le Nil.

Et j’ai échoué.

Je me suis bien rendu là-bas, je vous l’assure, mais de tout cela, de tous ces déplacements je ne rapporterai je crois que ceci : quatre voyages et un enterrement.

(CCO) Andrew Neel – Unsplash

Paradise lost

Dans Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, Pierre Bayard explore la fragilité de nos mémoires et lance un pavé dans la marre : pour peu que je laisse passer quelques mois entre la lecture d’un roman et ma tentative de le raconter, je deviens, invariablement, un témoin bien moins crédible qu’un quidam qui en aurait lu un résumé sur internet la veille.

Ainsi, les années passent. Je n’ai pas 30 ans et Jack, Léo, je sens que quand vous serez en âge de comprendre, je ne pourrai déjà plus vous rapporter de New York, de Kinshasa et de l’ile de Gorée que de vagues clichés. Un faussaire qui n’aurait jamais jeté l’ancre sur un autre continent que le nôtre raconterait aussi bien que moi les pêcheurs du Bosphore, les chutes du Niagara et les poissons-clowns dans la lagune.

De ces voyages-là, il ne restera rien, ou presque. Alors je m’accrocherai à des mots qui ont laissé une trace différente.

Montréal-sur-Kivu  

Umuganda et cenne noire, draveurs et gacaca, amakuru et dépanneur

Les mots de Sherbrooke et de Kigali, ceux-là, je pourrai vous les répéter sans crainte. Je vous les répèterai parce qu’ils racontent une tout autre histoire. Exit l’exotisme et les clichés low-cost : au contraire, ces mots font voler en éclat les mythes de neiges éternelles et du Roi Lion dans la savane.

Avoir vécu là-bas plusieurs mois, avoir partagé le quotidien de ces Autres me permettra longtemps encore de vous dresser un portrait de l’Ailleurs qui ne soit ni taillé dans l’ébène, ni dans la blancheur nacrée d’une photo retouchée, mais bien peint par les subtiles notes grises de l’ordinaire.

Ces Québécois, ces Rwandais n’étaient ni tout à fait différents, ni tout à fait semblables et c’est là, dans les délicates ressemblances et la profonde humanité que nous questionnerons l’être que nous sommes. Car si voyager ne sert pas à questionner qui nous sommes, alors à quoi bon ?

(CCO) -Serrah Galos – Unsplash

Madagasc@r

De Madagascar, je vous dirai précisément ce que j’ai vu d’important : rien. Les contreforts d’une ville coloniale, quelques crocodiles et trois lémuriens dans un zoo.

« Trop nul ! », me direz-vous, et vous aurez raison. Et à la question « Cela vaut-il la peine d’exploser son bilan carbone pour si peu ? »  Je vous répondrai qu’honnêtement… non.

Devant votre légitime révolte, je vous rapporterai alors une histoire déjà ringarde à l’époque, celle d’un informaticien belge aux cravates lignées : Robert Cailliau.

Cette histoire, on me la racontait quand j’avais l’âge de commencer à tenir une souris. On disait alors que tout le monde allait se mettre à dialoguer avec la Chine, la Tunisie et le Brésil. On disait que le racisme et la xénophobie deviendraient de facto des vieilleries obsolètes. Ce rêve un peu naïf, c’était celui d’Internet et comme tout un chacun, j’ai bien dû me rendre à l’évidence : au bout du compte, Internet favorise davantage la diffusion de contenus douteux qu’un authentique dialogue interculturel.

Et pourtant, à Tananarive, j’ai rencontré des Camerounais, des Malgaches, des Ivoiriens et des Français expatriés en Asie et en Afrique du Sud que ne rassemble aujourd’hui que le fil ténu d’un réseau de blogueurs. Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, c’est depuis Tananarive, dans un pays où la part d’internautes parmi la population atteint difficilement les 2% que j’ai recommencé à croire au récit des pionniers d’Internet… et à en écrire une page. Effet Pygmalion, par l’existence de nos mots, nous donnons chair au rêve de Cailliau.

Bridgetown et Samarcande

Mes derniers voyages m’ont amené du Moyen-Orient à la Barbade. De toutes mes expéditions, ce sont sans doute celles qui m’ont amené à comprendre le plus rapidement des cultures et des manières de vivre différentes des miennes. Jamais jusqu’alors je n’avais été une femme noire vendue comme esclave, jamais jusqu’alors je n’avais été un savant persan. Et par la force de Maryse Condé, par le talent d’Amin Maalouf je suis devenu l’un et l’autre en quelques jours. Pour une dizaine d’euros tout au plus, j’ai voyagé dans l’espace, dans le temps, mais aussi dans l’insondable profondeur de l’humanité.

Un sage aurait écrit, parait-il « le monde est un livre et que ceux qui ne voyagent pas n’en lisent qu’une page« . Plus le temps passe et plus je me dis que l’auteur d’une telle citation doit être l’employé zélé d’un tour-opérateur. À la place, j’aimerais pouvoir affirmer que chaque homme est un livre, que chaque livre est un monde et que ceux qui se cantonnent à acheter des billets d’avion n’iront jamais aussi loin que ceux qui voyagent en l’Homme.

(CCO) Brent Gorwin -Unsplash

(à suivre…)

*YMCA pour Young Men’s Christian Association, mouvement international de jeunesse, présent dans 124 pays et qui propose des auberges pour étudiants


Mes complexes

Ce n’est jamais simple de dévoiler ses complexes, les miens ne font pas exception à la règle, bien que… enfin, lisez et vous verrez par vous-mêmes.

CCO – Kelly Sikkema – Unsplash

Au spécialiste des coccolithophores qui parle avec passion de son objet d’étude, on tire son chapeau sans pour autant avoir compris un traitre mot de ce qu’il avançait. On excuse le charabia de l’ingénieur aérospatial parce que ce qu’on attend de lui, avant tout, c’est qu’il calcule au mieux les trajectoires, les portances et résistances des matériaux, pas qu’il vulgarise à l’extrême l’objet de sa science.

Au médecin, on pardonne déjà moins l’incompréhensibilité des propos. Bien sûr, nous construisons notre confiance en lui en partie sur l’apparente intelligence de ses paroles mais parce qu’il traite de notre corps, parce que nous voulons mettre des mots sur une douleur inexplicable, nous attendons de lui qu’il soit en mesure de nous rendre accessible son érudition.

Du professeur en revanche, quelle que soit la matière qu’il enseigne, on attend toujours la meilleure capacité de vulgarisation. Peu importe si son intelligence ou ses connaissances sont hors du commun : s’il n’est pas en mesure de mettre ces difficiles savoirs à la portée de son auditoire, c’est un mauvais professeur.

Pédagogues et démagogues

Jusqu’à il y a un an, je m’efforçais donc d’exercer cette dernière mission avec le plus de professionnalisme possible et je dois bien l’avouer, ce challenge pédagogique, sans prétendre l’effectuer au mieux, avait au moins le mérite de me plaire énormément.

Puis j’ai choisi d’emprunter une voie nouvelle qui allait me mettre au pied d’un nouveau mur presque infranchissable, celui du responsable politique face à la complexité.

D’un responsable politique, chacun·e est en droit d’exiger qu’il exprime avec la plus grande clarté les décisions qu’il prend, les motivations qui l’animent, les positions qu’il assume. En campagne, l’aspirant politique a martelé des slogans souvent simples, faciles à mémoriser, on a retenu ces beaux discours, on attend de voir s’ils soutiennent l’épreuve de la réalité.

CCO – Markus spiske – Unsplash

Propulsés dans les rangs des décideurs, bien trop souvent les hommes et femmes politiques se sont alors prétendus professeurs. Pour expliquer telle décision politique, il allait s’agir de « faire œuvre de pédagogie ». Leurs réformes étaient critiquées ? C’était parce qu’elles n’avaient « pas été assez expliquées ». Le peuple s’est alors senti méprisé, infantilisé. Peut-on lui donner tort ?

D’autres ont fait un choix plus grave encore, celui de conserver, une fois aux commandes, la même apparence de simplicité qui avait animé leurs discours : avant leur élection, ils prétendaient qu’il « n’y avait qu’à… » À l’épreuve des faits, ils allaient s’efforcer de faire rentrer la complexe réalité dans la simplicité de leurs mots. Peu importe que la réalité leur donne tort. On appellerait « populistes » ces démagogues, comme si le peuple était responsable de la lâcheté de ses nouvelles élites.

CCO – Diana – Unsplash

Une pelote de fils

J’étais plongé dans la contemplation anxieuse de ces deux précipices quand, à pas feutré, un vieil homme presque centenaire vint s’asseoir à côté de moi. Silencieux, il écouta ma plainte naïve et puérile sur la complexité des organisations humaines.

« Qu’il s’agisse d’amener un budget à l’équilibre, de renforcer la solidarité envers les personnes âgées ou de réguler une population de sangliers, aucun sujet n’échappe à sa batterie de règles, ses logiques internes et surtout ses interconnexions avec à peu près… tous les autres aspects de la vie en société.

« Pour chaque thématique, l’homme ou la femme politique devrait en même temps en être expert avisé et avoir le recul nécessaire à une vision globale. Le grand écart est permanent et à l’heure de tenter de l’expliquer, j’ai l’impression d’être devant une pelote de fils entremêlés impossible à démêler avec la furieuse tentation d’affirmer qu’au fond, je n’y comprends rien. »

« Une pelote de fils ? » me dit-il. « Oui, enfin, c’est une image… ».

Edgar Morin, père de la pensée complexe
Edgar Morin, père de la pensée complexe CC-BY-SA 2.0. Fronteiras do Pensamento

Éloge de la pensée complexe

Comme le font souvent les vieillards qui savent pudiquement retenir leur sagesse et feindre la candeur, il m’apprit alors que le mot « complexe » désignait, à l’origine « ce qui est tissé ensemble » et que la pensée complexe qu’il développait depuis un peu moins d’un demi-siècle consistait précisément à ne pas démêler les fils mais à voir de quelle manière ils étaient reliés pour former une tapisserie unique. Ni simplifier à outrance, ni fermer les yeux sur la complexité mais l’assumer pleinement.

J’en étais à m’apprêter à lui dire que cela me faisait une belle jambe quand il me devança et prit la parole ? « Ce qu’il te reste à faire ? Relier. Ne jamais nier la complexité du monde pour flatter la paresse intellectuelle. Ne céder ni à la prétendue pédagogie, ni à la démagogie. Gager que chacun fera sa part d’efforts pour voir les liens qui nous unissent. Parce que le seul travail politique qui vaille la peine, c’est précisément celui qui plonge à corps perdu dans le complexe et qui, contre vents et marées, cherche ce qui nous relie. »

Comme le mycélium, jeter des ponts surprenants entre les choses et les êtres CCO – Mason Unrau – Unsplash


Pour un retour à l’âge de pierre

Deux photos

Deux photos que tout oppose. Voilà ce qui nous vient à l’esprit quand on s’essaye à résumer le passé, dans les contrées où je réside.

Chez nous, en Ardenne belge, le passé semble cantonné à deux clichés. Le premier est d’une netteté presque grisante : chaque détail a été saisi par l’objectif d’un photographe méticuleux : historiquement daté, documenté, cartographié. Le second, au contraire, est flou, diffus,  vague et semble ne s’encombrer ni de noms, ni de chronologie, il est « le passé » sans autre forme de procès. Voilà tout.

Le premier, c’est décembre 44, l’offensive des Ardennes qui, dans chaque hameau, dans chaque maison, dans chaque famille a laissé une trace nette, un récit vif, une relique.

(CCO) Dog Company – The Royal Tiger Tank à La Gleize

Le second, c’est le portrait un peu flou d’un groupe d’hommes en sarrau. Meuniers, laboureurs ou rémouleurs, qui sait ? Derrière eux, un outil dont on ne sait plus bien dire, aujourd’hui, s’il servait aux moissons ou à égorger le cochon. Leur village, leur nom et leur date de naissance importent peu : ils sont l’Ardenne éternelle : ni riche ni pauvre : travailleuse.

Nos pères

Ils ressemblent à nos pères et aux pères de leurs pères avant eux. Des générations qui ont vécu, dit-on, un éternel demi-paradis à l’abri du clocher, sous la férule de l’instituteur du village. C’était un monde à l’abri du monde. C’est peut-être cela qui fait tout son caractère, son authenticité : c’est que nulle part sur la photo, on ne semble déceler la moindre trace d’un ailleurs venu importuner le temps long des veillées villageoises.

Sans finesse mais pas sans noblesse, préservé, authentique, paisible… ce passé-là, au regard de l’autre, sanglant, violent, destructeur, semble nous répéter inlassablement qu’il ne peut venir rien de très bon de l’extérieur.

(CCO) Tanguy Wera – Racinothèque de Vielsalm

Ainsi j’étais bercé par le double-mythe d’un extérieur menaçant et d’un entre-soi rassurant.

Puis j’ai croisé un rabbin, John Cockerill et des marchands de Venise.

John Cockerill

John Cockerill est arrivé ici alors que l’activité sidérurgique proto-industrielle avait déjà connu ses heures de gloire sur les berges de la Lienne, bucolique ruisseau alors semé de forges et moulins. Les scories, déchets des hauts-fourneaux locaux, contenaient encore tant de minerai que l’homme d’affaires avait semble-t-il flairé la piste de ce recyclage à peu de frais. Ce que l’homme d’ici avait laissé comme déchets, le nouveau venu en fit un trésor.

Tiens, n’y aurait-il pas là, un message pour aujourd’hui ?

(CC) Cinquante ans de scorie – Enrico Sanna

Les marchands de Venise et le rabbin de New-York

Bien avant la révolution industrielle, dès le XVIe siècle, les marchands venaient déjà de Venise et Stuttgart, chercher, sur les bords de la Lienne et du Glain, un bijou géologique unique au monde.

(CCO) Tanguy Wera – Musée du coticule, Vielsalm

Sous le sol de Vielsalm et Lierneux, deux paisibles bourgades, le coticule, avait patienté des 480 millions d’années avant d’être réclamé par le monde entier. La pierre à rasoir allait devenir célèbre. Au fil des siècles, on punaisa sur la carte d’un atelier ardennais, les noms exotiques de Bombay, Singapour et Buenos Aires.

(CCO) Tanguy Wera – Musée du Coticule

1982, la veine est épuisée et les temps ne sont plus aux rasoirs manuels.

1994, l’extraction et la taille du coticule reprennent.

Aujourd’hui, en 2019 on dit que le grand rabbin de New-York vient en personne choisir les pierres dont il usera pour aiguiser le tranchant de ses couteaux sacrificiels. Loin des bonds technologiques, un retour à la terre… un retour à la pierre.

Tiens, n’y aurait-il pas là, un message pour aujourd’hui ?

(CCO) Tanguy Wera – Ardenne Coticule, Lierneux

Pour aujourd’hui ou pour demain

Mais le plus important, c’est que le rabbin, Cockerill et ces marchands vénitiens nous racontent une histoire. Une histoire tout autre que celle de cette Ardenne centenaire isolée, préservée et presque consanguine. D’aussi loin qu’on s’en souvienne, il n’a donc jamais existé ce monde clos, préservé de l’étranger. La moindre de nos traditions porte en elle la trace d’un passage, d’un brassage, d’un métissage et déboucha sur une tradition plus riche encore.

Aujourd’hui recycler nos scories, relancer les moulins et rechercher des coticules, c’est peut-être un retour à l’âge de pierre mais c’est tout sauf un repli sur soi. N’est-ce pas précisément cela, ce que nous soufflent nos aïeux ?

(CCO) Tanguy Wera – Ardenne Coticule, Lierneux

 


Touriste !

C’était dans Charlie Hebdo et, comme souvent, ça piquait un peu. Comme une gifle ou un coup de soleil qu’on sait avoir mérité : on éprouve tout en même temps la douleur cuisante qu’ils procurent et l’espèce de soulagement masochiste de les sentir là où ils doivent être.

L’éditorialiste du journal satyrique, partant de la traversée de l’Atlantique de Greta Thunberg en voilier, nous confronte à nos propres contradictions. Élevant le débat bien plus haut que le bilan carbone de la seule adolescente en visite new-yorkaise, il nous questionne sans ménagement sur les raisons qui nous poussent à devenir, le temps d’une semaine ou d’un mois, des touristes.

(CC0) Markus Winkler – Unsplash

Sans crainte pour nos susceptibilités, il nous renvoie au visage l’absurdité d’aller photographier des monuments qu’on aurait bien mieux vus sur un écran plasma et d’aller fouler au pied des volcans, des parcs et des déserts pour la simple satisfaction d’y avoir été « en vrai ». Et de conclure :

Le monde s’emmerde, alors il fait du tourisme. Et le tourisme emmerde le monde entier.

 Rassurant, pourtant, il rappelle que le vrai voyage, c’est celui qui amène à rencontrer l’Autre, à confronter Sa vie à la nôtre et que cela, cette étincelle d’humanité, vaut bien au fond son pesant de kérosène parti en fumée.

« Ouf » se dit le lecteur-apprenti-ethnologue : moi, lors de ma dernière escapade à Zanzibar, j’ai parlé avec le guide des conditions de vie des locaux. À Caracas, j’ai mangé des haricots rouges dans le boui-boui sordide d’une abuela édentée, je ne fais donc pas partie de l’infâme catégorie des touristes, je suis un bourlingueur-reporter authentique !

(CCO) Peter Hershey – Unsplash

Aller plus loin…

Il faut aller un cran plus loin. Car il y a un point commun entre l’Allemand en chaussettes-sandales au bord du Machu Picchu, le pervers dans les rues de Bangkok, ma grande-tante qui bronze au Club Med à Agadir et moi lorsque j’arpente, insatiable, les rues de Vérone en quête de musées. Un point commun qui ne figure nulle part dans l’éditorial de Charlie : le plaisir.

Chacun d’entre nous dépense infiniment plus d’argent que nous aurait coûté un simple aller-retour cuisine-salle à manger. Pourquoi ? Parce que, chacun à notre manière, nous en retirons une forme de satisfaction autrement plus intense que le fait d’aller chercher une mousse au chocolat au frigo.

(CC0) Devaiah Mallangada Kalaiah – Unsplash

Concurrence des plaisirs

Alors y-a-t-il plus de noblesse à aimer documenter la vie d’un enfant des favelas au Brésil qu’à se dorer le sillon interfessier à Manille ? Peut-être.

Bien sûr, le bourlingueur payé pour raconter des fragments de vie se sent vibrer dans la pratique de son art et il se donne le droit de mépriser celles et ceux qui perdent un temps précieux à siroter des Spritz au bord d’une piscine avant de retourner au turbin. Mais au fond, peut-on mesurer le degré de légitimité de sa présence loin de chez lui ? Quel est le ratio raisonnable en émission de CO2 d’un bon reportage sur la misère ? et d’un documentaire animalier ? d’un voyage scolaire ? À partir de quand a-t-on « mérité » son voyage ?

Retournons la question : quelles destinations sont assez nobles, assez enrichissantes humainement pour valoir la peine d’affréter des Boeings de voyageurs sans craindre de gaspiller inutilement un fioul qui viendra bientôt à manquer ?

(CCO) Jeremy Stenuit – Unsplash

Une autre culture?

Si seul compte le plaisir d’une confrontation interculturelle déroutante, alors pourquoi tenir absolument à être celui qui a fait la rencontre « en vrai » ? Le témoignage de ce pêcheur d’écrevisse est-il vraiment de meilleure qualité quand on s’est tartiné d’anti-moustique pour aller l’écouter ? J’en ai plus appris, sur la culture congolaise en lisant David Van Reybrouck et en sillonnant les allées du musée de l’Afrique Centrale à Tervueren qu’en vivant quatre mois à Kinshasa ! Aurais-je mieux fait de rester chez moi ?

(CC0) Tanguy Wéra – Africa Museum Tervueren

Par ailleurs, et pour beaucoup de mes amis africains, le plaisir de la randonnée, autant que celui de l’observation de la faune, de la flore, des vestiges ou des rites traditionnels semble une bizarrerie qui ne justifie en rien les sommes astronomiques que nous autres, Européens, sommes prêts à y consacrer.

Alors ce plaisir qui me fait payer cher pour traverser le riff à pied, voir les ruines de Carthage, les lémuriens malgaches ou les danses massaïes, ne serait qu’une variable culturelle, rien de plus ? Si c’est à ce point une construction datée, géographiquement et sociologiquement située… ça casse quand même le charme du city-trip à Venise en amoureux, du coup, non ?

À la maison

Aujourd’hui, c’est chez moi, au cœur des Ardennes belges, dans une bicoque décorée aux couleurs du Rwanda et de la Tanzanie de nos séjours passés que nous accueillons, l’espace d’un week-end, nous aussi, des touristes. Ils sont Belges, Hollandais, Anglais, Français, Espagnols ou Italiens et semblent penser que notre décor quotidien offre à leur esprit l’évasion nécessaire au tourisme de proximité.

Ils repartent heureux, disent-ils, nous répétant inlassablement la chance que nous avons d’habiter notre coin de verdure qui vit au rythme des saisons. Sont-ils de « bons » touristes aux yeux de l’éditorialiste de Charlie Hebdo, eux qui trouvent leur plaisir à mi-chemin entre le seuil de leur porte et l’ailleurs exotique ?

(CCO) Tanguy Wéra

Au fond, la question du voyage est bien plus profonde et cruciale que ne le laisse penser la vaine tentative de classification des bons et des mauvais touristes. Elle est emblématique de notre temps. Elle nous demande le prix, la manière et la raison d’un droit inscrit en toutes lettres dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis : la poursuite du bonheur.


Minority Report

Bilan tardif d’un mois de silence

C’était en avril dernier, autant dire, médiatiquement, une éternité. Je m’étais lancé le défi, à moi qui conjugue presque tous les attributs du statut de privilégié (jeune, blanc, hétérosexuel, diplômé, valide…) à une langue bien pendue de me taire pendant un mois.

Ce challenge avait tout d’un non-évènement : mon mutisme n’était pas de nature à secouer la toile, ni même les réseaux sociaux ou la blogosphère… Certes, l’un·e ou l’autre ami·e, la puce à l’oreille m’avair lâché, dubitatif, « tu nous raconteras », mais ça s’était arrêté là.

Mon ambition n’était pas, au terme du mois écoulé, de vous livrer, victorieux, un article sur toutes les idées brillantes que, durant un mois, j’avais tues. Au contraire j’ambitionnais de laisser, par mon mutisme, une portion infime d’espace médiatique, de temps d’antenne disponible à d’autres que moi : femmes, non-blanc·hes, non-cisgenres, non-diplômé·e·s, moins-valides, bref, toutes celles et ceux qu’on définit trop souvent par ce qui les éloigne d’une certaine norme.

Tim Mossholder (CC-BY) In the small town of Guadalupe, California, photographer, Lindsey Ross, took photos of women from the area and installed this mural on the side of a historic building. For more information, see this article.

Sur les radars

Mes premiers jours furent donc consacrés à guetter tout ce qui, dans mon espace médiatique immédiat, pouvait, de près ou de loin, s’apparenter à l’expression d’une personne différente de ma catégorie de privilégiés.

Le 3e jour, je découvris, ainsi, par le biais d’une chronique brillante de Sébastien Ministru, Un appartement sur Uranus, œuvre littéraire de Paul B. Preciado, transgenre qui travaille, je cite le chroniqueur, « à déconstruire la norme hétéro-centrée ». Paul B. Preciado floute les limites entre féminin et masculin, hétérosexualité et homosexualité… assez décoiffant !

Le lendemain, intéressant sujet sur les Drag Queens au journal de 13 heures. Le reportage n’a pour une fois pas pour but de mettre en lumière leur différence, mais bien d’attirer l’attention sur « l’offre culturelle qu’ils proposent ». Génial, on avance ! Ah… Le même jour, j’apprends qu’une députée wallonne est priée d’évacuer le parlement parce qu’elle a eu l’outrecuidance de s’y rendre accompagnée de… son bébé de cinq semaines. Vous avez dit régression ?

Dans un magazine belge à grand tirage, je lis, quelques jours plus tard, un article donnant la parole à Mariana Mazzucato, économiste américano-italienne qui consacre ses recherches à la crise de 2008. La présence féminine dans ce milieu est assez rare pour être saluée ! Naturellement, mon regard est attiré à droite par « les articles les plus lus » : me voilà aussitôt rassuré, sur les cinq articles en tête, cinq sont illustrés par les bouilles des ténors de la politique et de la pensée occidentale : des hommes blancs diplômés…

Capture d’écran du Vif L’express, le 2 août 2019

Les prénoms en « a »

Mais j’imagine sans peine ce que vous allez me dire. Depuis quelques mois, de nouvelles figures sont venues occuper l’espace médiatique. De Greta Thunberg à Anuna de Wever, de Carola Rakete à Pia Klemp, de Jacinda Arden à Alexandria Ocasio-Cortez, chacune transforme en une force extraordinaire ce qui, hier encore, aurait fait figure de double-handicap : femme et asperger, femme et exerçant un métier réputé masculin, femme et issue de la migration…

Elles se font entendre et dans ces conditions, prendre la parole détonne, dénote et agace ceux qui s’étaient installés confortablement dans l’habitude de ne voir l’espace médiatique occupé que par leurs semblables. C’est à qui réclamera le plus fort une fessée pour Greta, la prison pour Carola et un retour au pays pour Alexandria. La punchline arrogante permettant de jeter le discrédit sur la personne et la cause qu’elle incarne en même temps, c’est un doublé qui paye au royaume de la médiocrité.

Sea-Watch Captain Carola Rackete – Paul Lovis Wagner CC – BY-SA

Et maintenant on fait quoi ?

Alors dans le monde à naître, quel sera notre job, à nous autres privilégiés ? S’agira-t-il de choisir entre l’arrogance verbeuse et le silence respectueux ? Entre l’Ancien Monde où l’on occupe toute la banquette et le Nouveau où l’on se colle aux vitres dans l’espoir de s’y fondre dans la transparence ?

Et s’il existait (comme toujours) une troisième position ? Celle où, dans la minute qui précède chacune de nos prises de parole, nous autres, privilégiés, nous répéterions une vérité simple.

Une vérité qui, à n’en pas douter, traverse l’esprit de bon nombre de femmes noires homosexuelles, de gens réputés « différents » au moment où ils prennent la parole en public, une certitude qui est : « J’incarne une minorité ».

Oui moi, homme, blanc, cis-genre hétérosexuel, diplômé, à l’abri du besoin et de toute forme de persécution… je ne suis ni plus, ni moins, que le représentant d’une minorité parmi d’autres. Une minorité qu’injustement l’histoire a mise au-devant de la scène durant des millénaires. À moi de regagner ma juste place dans le concert des minorités diverses qui font l’humanité.

Ezra Comeau Jeffrey – Unsplash (CC-BY)


Et déjà, il danse

Depuis sa naissance, chacun de ses gestes semblait répondre au besoin instinctif d’assurer une fonction vitale : trouver de la nourriture, de la chaleur, dormir, manger, boire, dormir encore…

L’existence d’un nourrisson, dans ses premiers mois, n’a rien de poétique.

Et je ne vous parle même pas, ici, des matières fécales, morve, urine et autres reflux.

Non, simplement, même si elle se passe à merveille pour les parents et la progéniture, sans nuits blanches, incident grave ni pathologies effrayantes, je mets quiconque au défi de me trouver dans la première année d’existence d’un nourrisson l’expression de quelque chose qui dépasserait le bassement trivial : boire, manger, dormir, dormir encore…

Les cris d’un bébé, qu’on le veuille ou non, ce n’est pas du Mallarmé. Rimbaud avait beau être précoce, comme tous les mouflets, avant son premier anniversaire, il n’avait pas écrit un seul sonnet, pas même le moindre haïku.

(CC) Tim Bish – Unsplash

Attachement

Alors bien sûr, l’attachement se développe malgré tout.

À mesure qu’apparaissent les signes de ce qui constituera, jour après jour, une personnalité, l’amour inconditionnel des premiers instants se change en affection, en complicité décuplée par les échanges de regards, les rires partagés, les jeux inventés.

L’espièglerie nait et avec elle, une joie immense et sans cesse renouvelée. Tout ça, ok ! Mais de la poésie, de l’art, du transcendant, du divin, avouez-le, il faut se lever tôt pour en trouver chez un marmot.

(CC) Luma Pimentel – Unsplash

Puis…

Puis vient ce jour.

Il a un an et demi, peut-être même un peu moins. Il marche à peine, maitrise quelques mots basiques et achève difficilement le chemin de l’assiette à sa bouche.

Et il se met à danser.

Sur une mélodie à la radio ou sur le son électronique d’un module de jeu. Qu’importe ! Il accompagne les notes d’un mouvement cadencé, bat des mains en rythme, prend une inspiration, lève les bras et balance son derrière maladroit, il tourne sur lui-même d’un pas toujours hésitant mais déjà déterminé.

Dans cet instant précis, toute sa concentration, toute son énergie est consacrée entièrement à une activité qui ne sert à rien.

Bien sûr, un psychopédagogue, un psychomotricien ou un éthologue vous diront qu’il s’agit là d’une étape utile dans le développement sensori-moteur, la coordination des mouvements, que les agneaux, les chatons et les oisillons même, tous autant qu’ils sont, sautillent et ondulent de manière erratique pour apprendre l’équilibre, retomber sur leurs pattes…

(CC) Janko Ferlic – Unsplash

Je ne suis ni éthologue ni psycho-quoi-que-ce-soit. Et on n’ôtera pas de mon cerveau d’apprenti-père que, fondamentalement, danser, ça ne sert à rien!

Aller lancer le tourne-disque pour se mettre à se trémousser, ça n’a pas d’utilité physiologique immédiate comme dormir, boire ou déféquer. Ça n’a même pas d’utilité dans un moyen terme qui serait l’horizon de l’enfant : mon fils ne danse pas pour obtenir des bravos, des câlins ou des cacahuètes comme un singe savant, non, tout semble indiquer qu’il danse… pour danser !

Et bon Dieu, c’est précisément ça qui est beau !

Danser, c’est faire de son corps une œuvre d’art. Danser, c’est peindre sans pinceau une toile avec du vent, c’est jouer du Chopin sans piano, c’est écrire un poème sans prononcer un mot.

Art

À un an et demi, mon fils me réapprend ce qu’est l’art, cette pure abstraction, pure gratuité, pure expression qui ne s’encombre ni d’explications, ni d’artifices, ni de figuration.

Est art, au fond, ce qui ne fait rien d’autre qu’être.

Être là.

Être la chose la plus éloignée des besoins primaires.

Et pour cela, précisément, être beau.

Et si à un an et demi, on sait de manière si profondément lucide que le beau est aussi inutile qu’indispensable, alors cela doit vouloir dire qu’on a tout intérêt à ne jamais, jamais l’oublier.

(CC) Lubomirkin – Unspash


Mon enterrement de vie de jeune homme

J’avais 24 ans quand j’ai enterré ma vie de jeune homme.

Je l’ai enterrée comme tout le monde avec des amis de longue date dont l’imagination débordante m’a permis de revivre, sur un mode loufoque et décalé, les meilleurs moments de notre jeunesse. Instants fragiles de nostalgie insouciante.

Non, vous ne verrez pas les photos où je joue au golf champêtre déguisé en boy scout et les clichés des épreuves ravivant des souvenirs que la bière estompait au fur et à mesure. Vous ne les verrez pas parce que la loi tacite de tout enterrement de vie de jeune homme veut que ça reste « entre nous ».

(CCO) Luke Porter – Unsplash

Le Même et l’Autre

Nous ? Oui, nous. Nous qui nous connaissons depuis toujours, nous qui avons grandi ensemble, dans les mêmes quartiers, les mêmes rues, nous qui sommes du même sexe, avons fréquenté les mêmes écoles, fait les mêmes études… Un enterrement de vie de jeune homme, c’est la fête du Même. Plus tu me ressembles, plus on s’éclate !

Un enterrement de vie de jeune homme, c’est aussi censé inaugurer le passage « de l’autre côté », du côté de l’Autre. Quelques jours plus tard, le fêté quittera la communauté des « Mêmes » pour former un couple avec un·e Autre : autre sexe, autre famille, autre cercle d’amis, autre ville, autre histoire…

Avec les Mêmes, on avait des délires. Avec l’Autre, on a des projets.

Avec les Mêmes on a vécu des soirées mémorables, avec l’Autre on s’engage à construire, ni plus ni moins que… le quotidien. C’est terrorisant et enthousiasmant à la fois. Ça donne la sensation d’« avancer dans la vie » et en même temps c’est assurément beaucoup plus « prise de tête » qu’une partie de paintball entre copains.

Bon, c’est de la sociologie de garage, mais c’est du vécu, je vous l’assure.

Puis la politique

Entrer en politique, ça a été, pour moi, un enterrement de vie de jeune homme.

D’abord, il y eut des manifs, des associations, un parti.

Un Parti ? A Party ?… Qu’importe ! On est là, on s’éclate, entouré de mêmes. On chante les mêmes chansons, on danse sur les mêmes rythmes. On ne se connait pas tous, mais il règne une connivence qu’on croirait héritée d’une amitié d’enfance. Quand on débat, la plupart du temps, c’est à grand renfort de « Ah mais tu as tout à fait raison ! Et j’ajouterais même que… », « Ouais, carrément ! », « Mais clairement ! »

Puis on est élu et on se retrouve avec la responsabilité de construire un projet de société. On regarde à gauche, à droite… les Mêmes sont toujours là, bien sûr, mais seulement ils sont un peu plus loin, un peu moins nombreux, et le quotidien est peuplé d’Autres. D’Autres qui n’ont pas les même priorités, les mêmes valeurs, les mêmes convictions, les mêmes logiques, les mêmes histoires… or c’est pourtant avec ces Autres qu’on doit faire aboutir nos projets.

Alors on fait quoi ?

Alors soit on accepte…

Et il y a fort à parier qu’on en sorte grandi. Grandi parce que découvrir l’Autre, ça ne se fait pas tous les jours sans inconfort, sans divergences, sans frictions, mais on sort grandi parce qu’avec l’Autre, on construit des projets solides, des projets faits de compromis, de prise en compte de la différence, des réalités quotidiennes et habitudes surprenantes qui, réunies, font notre richesse et notre diversité.

 

Soit on refuse…

Hier, dans mon pays, un homme de 32 ans a mené son parti à la victoire. Certains disent que son projet, c’est la haine, l’exclusion, l’égoïsme, le dégout, la violence. Quand je l’ai vu, tout sourire, en 1re page du journal ce matin, j’ai douté de ce portrait au vitriol. Non, son projet, à Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang* c’est un enterrement de vie de jeune homme permanent. Une célébration du Même comme projet.

Alors bien sûr, le Même rassure. Le même nous renvoie à ce qu’il y a de plus confortable, ce que nous connaissons le mieux, ce que nous pensons maitriser sur le bout des doigts, à l’instar d’une ébriété qui monte imperceptiblement jusqu’au blackout, cette perte de mémoire, de repères et de toute rationalité.

Cela pourrait-il tenir plus d’un soir ? Forcément pas. Parce que la société est faite d’Autres, d’une quantité innombrable d’Autres. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en effraye, c’est la donne avec laquelle tout adulte qui entend construire un projet solide doit composer.

Sacrifier l’Autre sur l’autel du Même, c’est évidemment possible. Ça peut même se faire en musique, en rire et en connivence entre jeunes blancs persuadés de détenir les clés d’un monde idéal, d’une fête permanente, mais immanquablement ça annonce une grosse, grosse, grosse gueule de bois.

*parti nationaliste flamand


Le jour où j’ai décidé de me taire

Je suis blanc, jeune, hétérosexuel, cisgenre, n’ai jamais été persécuté du fait de ma religion ou mes opinions. Je ne suis porteur d’aucun handicap ni maladie physique. Je ne suis tourmenté d’aucune manière du fait de mon apparence physique et pour couronner le tout, je suis diplômé et j’appartiens à ce qu’on nomme pudiquement « la classe moyenne ».

Honnêtement, quand je me regarde dans le miroir, j’ai du mal à ne pas voir qu’il est écrit au milieu de mon front : privilégié !

(CCO) B. Dive Photographe

Je ne tire ni une grande fierté, ni une honte particulière de ces caractéristiques : pour une part, je suis né avec sans avoir à les choisir et pour une autre, c’est un coup du destin à peine aidé par un modeste effort.

Cette situation me donne-t-elle davantage le droit de m’exprimer, de défendre mon avis ? Bien sûr que non. Me facilite-t-elle la vie ? Bien sûr que oui.

Mes privilèges

Mes privilèges tiennent à cela : à ce que, partout où je vais, dans tout ce que j’entreprends, ma route est un tantinet… voire outrageusement plus droite, plus lisse, plus plane que celle d’un·e autre qui ne serait pas né·e ou n’aurait pas grandi avec la bonne couleur de peau, le bon accent, les bons chromosomes.

Savoir cela ne m’enlève pas une once de liberté. Et je ris, oui franchement je ris de ceux qui s’offusquent de ce monde politiquement correct où on ne pourrait soi-disant plus être un mâle caucasien judéo-chrétien aussi à l’aise dans ses hormones que dans ses baskets.

(CC) Bookstck – Mark Zuckerberg, Bill Gates, Elon Musk, Marc Andreessen, Sam Altman & Peter Thiel.

Je peux l’affirmer : jamais ma condition de trop digne représentant de la classe hégémonique (comme disait l’ami Gramsci) ne m’a rogné les ailes!

Je pratique aujourd’hui le métier dont je rêvais sans que rien ne m’ait barré la route, j’habite où je veux avec celle que j’aime et personne n’est venu me dire si j’avais le droit ou non d’avoir un enfant. Je fréquente, si bon me semble, un lieu de culte qui cadre avec ma foi, quant à mes engagements, ils m’ont porté jusqu’à un poste politique représentatif sans la moindre remarque désobligeante. Je circule aussi aisément dans l’espace public tant physique que sur les réseaux virtuels. Pas étonnant : ils sont construits par mes semblables, pour mes semblables.

Silence!

Aujourd’hui conscient de ce privilège presque sans borne, seule ma propre volonté me renvoie une injonction impérieuse : celle de penser à me taire, et à écouter.

(CC) Antony Gormley’s statue “Untitled [Listening],” Maygrove Peace Park
Alors à compter de ce jour et pour un mois, je m’imposerai le silence sur les réseaux sociaux. J’offrirai modestement à l’espace médiatique l’occasion d’accorder plus de place à celles et ceux qui n’ont pas ma couleur de peau, mon genre, mon orientation sexuelle, ma santé privilégiée, ma foi ou mon parcours. Il me faut les écouter, non pour m’en faire le porte-parole courageux : j’ai déjà presque tous les privilèges, autant ne pas m’arroger celui-là !

Me taire et les écouter non parce que « par nature », ils et elles seraient porteurs de paroles sublimes : l’on peut tout à fait être né noire et demeurer profondément stupide, porteur de handicaps et d’un abrutissement abyssal, octogénaire transsexuel perclus de bêtise.

100 000 voix sourdes

Mais si d’aventure je rencontre une femme noire de 67 ans issue d’un milieu modeste active au plus près des communautés LGBT, des exclus, des oubliés, des méprisés, alors je jouirai du privilège de me faire minuscule et d’écouter.

Si la dame en question a brulé ses nuits à lire les mots des Martiniquais Césaire et Glissant, de Virginia Woolf et du poète turc Nazim Hikmet, de Julio Cortazar, d’Assia Djebar et de Nina Simone…je saurai, du plus profond de mes tympans, qu’elle-même a su être oreille et que de sa bouche pourraient jaillir cette part d’Humanité, cette insaisissable Altérité qui m’échappent et me dépassent.

Alors si vous êtes un peu comme moi : un peu trop blanc, un peu trop jeune ou un peu trop chanceux, voilà ce que je vous propose : durant un mois devenons oreille, taisons-nous chaque fois que nous le pouvons et écoutons à satiété les mots de toutes les Christiane Taubira, de tous ces Autres que nous ne sommes pas.

(CC) C-Linfo


Et si c’était nous, les libéraux?

1867, John Stuart Mill en a marre. Cela fait près de trente ans qu’il le répète : non, être libéral, ce n’est pas être une espèce d’être égoïste qui place son petit confort personnel, son enrichissement au-dessus de tout. Bien au contraire, il a cette conviction profonde que les libertés — toutes les libertés ! — n’ont de sens que si elles servent à augmenter le bonheur de la communauté. Mais cela, ses contradicteurs, Sedgwick, Whewell, feignent de l’ignorer.

Aujourd’hui, Mill aurait sans doute des soufflets à distribuer, plus tant à ses adversaires qu’à ceux qui, se revendiquant de son propre camp, caricaturent à l’extrême les positions libérales, mais peu importe : depuis belle lurette, à l’instar d’Adam Smith, Say, Tocqueville et Benjamin Constants, John Stuart Mill est mort et enterré.

Alors quelles positions ces illustres pères du libéralisme prendraient-ils au sein des débats actuels sur les dérèglements climatiques et la perte de biodiversité ? Je suis au regret de vous annoncer qu’on n’en saura jamais rien ! Pas plus qu’on ne saura ce qu’aurait pensé Karl Marx de la voiture électrique ni Voltaire du bitcoin, c’est sans doute bien dommage, mais c’est comme ça.

Usines de charbon (CC)

Et pourtant…

Pourtant quelques subtils indices disséminés dans l’Histoire laissent penser que celles et ceux qui descendent aujourd’hui dans les rues pour défendre le climat ne sont pas forcément aussi éloignés qu’on ne pourrait le croire de ce brave John Stuart et de ses confrères. Parce qu’ils envisageaient sérieusement de privatiser les baleines pour leur assurer un avenir comme le suggère Corentin de Salle ? Pas sûr…

En 1793, vingt-cinq ans avant la naissance de Karl Marx, une poignée de Français, nourris des idéaux des Lumières gravent dans le marbre l’idée qu’une génération ne peut assujettir à ses lois, fut-ce la « loi du marché » les générations futures. Dangereuse divagation d’anarcho-gauchiste ? Non, article 28 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

En 1845, au fond du Massachusetts, un instituteur se retire deux ans dans une cabane au bord d’un lac et expérimente la simplicité volontaire. Délire de bobo ? Henry David Thoreau est un penseur phare du libertarianisme, il entend n’être redevable en rien à un État dont il désapprouve la politique et dont il ne veut pas payer les taxes. Son récit autobiographique, Walden ou la vie dans les bois est un bestseller dans un pays qui, parait-il, n’a jamais trop goûté au communisme.

Le lac de Walden où Thoreau s’est retiré de 1845 à 1847 (CC)

« Nous sommes, collectivement, les grands parvenus de la biosphère, les conquérants, les colonisateurs, les maîtres », « Il nous faut passer de l’esprit de conquête à l’esprit d’association ». L’Occidental moderne ? Un pilleur irresponsable. Ces mots, tirés d’Arcadie, essai sur le mieux-vivre, sont ceux d’un promoteur visionnaire du recyclage, de l’énergie solaire, de l’économie circulaire. Son nom ? Bertrand de Jouvenel. En 1947, il est cofondateur avec des personnalités comme Friedrich Hayek et Milton Friedman de la société du mont Pèlerin, célèbre groupe de réflexion dont l’ambition est de défendre les valeurs… libérales.

Mont Pèlerin, Alain Rouiller (CC-BY)

Vous me direz que trois hommes perdus dans l’histoire ne font pas un courant. Certes. Mais alors que dire d’une marée humaine, d’une jeunesse infatigable qui milite aujourd’hui partout dans le monde en faveur du climat?

Et si c’était nous, les libéraux ?

Et si les libéraux n’étaient pas ceux qui croient en la vertu intouchable du libre-marché, mais nous, nous qui croyons qu’on sera plus heureux, demain, en nous libérant de la servitude de la sacrosainte croissance et de la consommation à outrance ?

Et si les libéraux n’étaient pas ceux qui attendent béatement que la technologie règle tous les problèmes du monde, mais nous, nous qui voulons les régler en usant de notre liberté de nous associer, de discuter, de décider ensemble, entre citoyens ?

Et si les libéraux n’étaient pas ceux qui vantent la libre concurrence entre entreprises, entre nations et continents, mais nous, nous qui pensons qu’on sera d’autant plus libres, d’autant plus en sécurité qu’on saura s’entraider, collaborer, coopérer ? Nous qui plantons des semences, qui créons des logiciels, des contenus libres de droit.

Et si la vraie liberté, ce n’était pas celle de choisir à quelle vitesse on veut aller dans le mur, mais celle de désobéir, de sortir du rang et d’inventer, sans balise, un nouveau chemin ?

Graffiti anonyme à Bucarest (CC)

 


Un conte de Noël

Une lettre d’Amérique du Sud qui arrive avec vingt ans de retard, des sommes astronomiques distribuées à de petits employés de restaurant, un père prêt à sillonner les USA en avion le jour du réveillon pour les beaux yeux de sa fille… honnêtement les scénarios des contes de Noël sont souvent plutôt simples : un évènement presqu’incroyable qui fait croire à la magie de Noël, de quoi redonner foi en l’humanité, rien de plus.

Les sentinelles

Il faisait noir. J’arrivais à hauteur de la gare de Landen quand j’ai rencontré Diego. Diego attendait sa fille. Témoin d’une opération policière aux abords d’un train arrêté à quai, Diego avait décidé de filmer la scène avec son téléphone. Très vite, des policiers lui avaient intimé l’ordre d’arrêter. Il avait refusé, faisant valoir ses droits. Les coups avaient plu. Diego s’était retrouvé plaqué au sol. Hématome. Visage en sang. Arrestation. Menottes. « Pourquoi vous faites ça, j’ai rien fait de mal ! », « Parce que tu es un Wallon », la bavure policière s’était trouvée justifiée jusqu’au sommet de l’État par le ministre de l’intérieur.

Il faisait noir. Je trainais près d’une autre gare quand j’avais croisé le regard de Benoit. Le train de Benoit s’était arrêté en gare d’Ottignies. Longtemps. Trop longtemps. Benoit avait sorti sa tête du wagon : des migrants étaient en train d’être interpelés. Benoit avait décidé de filmer la scène à l’aide de son téléphone. Très vite, des policiers lui avaient intimé l’ordre d’arrêter. Il avait refusé, faisant valoir ses droits. Variante dans l’histoire, les insultes arrivent, cette fois, avant l’interpellation et la brutalité physique : « tu fermes ta gueule », « connard », « sale gauchiste va ».

La vieille

Ce n’est que la troisième fois que j’ai remarqué sa présence. Toujours cette pénombre hivernale et toujours cet environnement ferroviaire. Les deux fois, la même petite vieille avait été là, témoin impassible de la scène. Et cette triple coïncidence improbable, à trois coins du royaume différents aurait suffi à faire un conte de Noël si le tableau n’avait été si sombre pour ce qui est de la foi en l’humanité.

La vieille avait la peau mate, couleur de parchemin, septagénaire, la chevelure couverte d’un voile pudique. Forcément, je l’ai abordée en lui parlant des deux arrestations violentes qui s’étaient déroulées devant ses yeux. Elle n’a pas paru autrement émue. « Ce ne sont que des sentinelles » a-t-elle lâché sur un ton aussi résigné que si elle m’annonçait que le train pour Bruxelles-midi avait six minutes de retard. Je tentais de donner du sens à ses mots quand j’ai moi-même repéré, deux quais plus loin, un important contingent policier en passe de déloger d’un wagon une quinzaine de jeunes hommes au profil syrien, soudanais… J’allais sortir mon téléphone et me mettre à filmer quand je me suis rendu compte de l’absurdité de mon geste.

La vieille me regardait. J’en étais à mettre du sens sur ces mots de sentinelles quand je me suis rendu compte qu’une partie des policiers prêtait attention à la vieille. Plusieurs d’entre eux se dirigeaient vers elle d’un pas décidé avec une bienveillance toute relative. Pourtant, à mesure qu’ils s’approchaient, les quais, qui me semblaient vides l’instant d’avant, se sont peuplés de voyageurs dont la présence semblait expressément pensée pour retarder leur avancée.

حقوق الانسان

La vieille s’est levée, calmement, doucement. Les voyageurs formaient maintenant une foule si dense que les policiers n’avançaient qu’en donnant d’hésitants coups d’épaule. Ils n’étaient pas à 15 mètres de moi que déjà la vieille avait eu le temps de disparaitre, semblant pour sa part se fondre dans la cohue aussi aisément qu’un enfant agile.

(CC-BY) Ali Rahmati Old lady

Elle avait laissé à côté de moi un vieux passeport élimé portant, semble-t-il, son nom : حقوق الانسان . Un homme s’est penché vers moi et a tendu la main en souriant pour récupérer le document : « vous pouvez me le donner, on la connait bien, on lui rendra ».

2018 s’achève. La vieille vient de souffler ses 70 bougies et partout, des personnalités et des quidams étaient là pour lui faire passer le cap. Elle était bien entourée, la vieille. Chaque fois qu’elles trébuche ou qu’on la menace, le groupe se resserre autour d’elle pour lui prêter assistance. Ils sont lucides : la vieille avance péniblement, mais ils sont tenaces : ils ne la laisseront pas tomber. Ils sont sur tous les quais de gare. Ils s’appellent Mehdi, Adriana, Alexis… Ils s’appellent Amnesty, LDH, HRW… Ils sont incroyablement nombreux. Ils sont ce conte de Noël qui fait fondre l’indifférence et qui donne foi… en l’humanité.